<i>Raffiche<i/> de Motus Raffiche de Motus © p. D. R.
Critiques Théâtre

Femmes rafales

Le festival Vie, en Emilie-Romagne (12e édition), est l’un des principaux événements théâtre-danse de l’automne italien. Le moment choisi par la compagnie Motus pour tirer, après MDLSX, de nouvelles salves transgenre avec Raffiche – Rafales / Machine (Cunt) Fire.

Par Jean-Louis Perrier publié le 8 nov. 2016

 

Après quelques incursions printanières, le festival Vie est revenu à sa saison favorite. Outre une forte participation italienne, il continue d’afficher les projets communs du réseau européen Prospero, notamment dans la rencontre de leurs écoles respectives : TNB à Rennes, école supérieure d’acteurs de Liège, académie de musique et théâtre de l’université de Göteborg ou école de haut niveau de l’ERT (Emilia Regione teatro fondazione). Cette dernière reprenant un projet mené par Antonio Latella – récemment nommé directeur de la biennale théâtre de Venise – sous le titre de Santa Estasi, Atridi : otto ritratti di famiglia (« Sainte Extase, Atrides : huit portraits de famille »). Œuvre donnée sur deux jours, de deux fois quatre pièces travaillant et traversant le mythe des Atrides, à travers les versions d’Eschyle, Sophocle et Euripide, conclues par une Crisotemi (Chrysothémis). Pièce écrite par Linda Dalisi avec Antonio Latella autour de la « figure absente » des grandes pièces, Chrysothémis, sœur d’Electre, qui ne réapparaîtra qu’au XXe siècle, sous la plume de Yánnis Rítsos.

Du dernier week-end de Vie, retenons Raffiche – Rafales / Machine (Cunt) Fire, de Motus (Enrico Casagrande et Daniela Nicolò), donné dans une suite du Carlton, un hôtel quatre étoiles de Bologne. Il y a 14 ans, Motus avait présenté un Splendid’s dédié à Genet, dans ces mêmes conditions. Mais à une reprise où les huit gangsters/policiers seraient cette fois interprétés par des femmes, les ayants-droits de Genet ont opposé un refus. Qu’on se le dise, les problématiques du travestissement et de la trahison, au cœur de son théâtre, ne peuvent pas passer par des transferts de genre affichés. Est-ce d’autant plus ou d’autant moins que Genet avait refusé la publication d’une pièce qu’il avait déchirée publiquement à plusieurs reprises, exhumée après sa mort, pour être adoptée, notamment par Nordey (en français), Grüber (en allemand) ou Nauzyciel (en anglais) ?

Motus a laissé les ayants-droits affermés au siècle dernier à leurs petits calculs et s’est constitué en étant-droits du nouveau siècle, en projetant ses personnages dans des circonstances et des dialogues parallèles, établis avec eux. Les occupants de cette annexe de l’hôtel Splendid ne sont plus des paumés acharnés au ratage mais des femmes en voie de mutation, pressées de dire son fait à un monde corrompu avant de l’entrainer dans leur chute. Leurs actions revendiquées sont celles d’autres Pussy Riot qui auraient mis du LSD dans les hosties de l’église voisine et probablement dans leurs gestes et propos : « Nous sommes une nouvelle internationale somapolitique faite d’alliances synthétiques et pas de liens identitaires », disent-elles. Sapées dans de stricts costumes noirs, elles jouent des hanches sur les mots gun-cunt-pussy ou sur le lien raf (masculin)-figue (féminin) pour exalter la puissance de feu du sexe féminin. Les Rafales sont des émeutières du genre, des « gender hackers » revendiquées, « héroïques-érotiques », réunies dans un désespoir actif et proclamatif, propre à cimenter leur lutte dans une contre-terreur mimée.

L’emballement communautaire de Splendid’s (Genet) se retrouve cependant dans Raffiche, dans la jouissance de l’enfermement, dans les rituels de domination-soumisssion, dans l’hystérisation des comportements, dans l’érection de vaines mitraillettes triturées par des index masturbatoires. Les rafales sont tirées en mots et en jeux de mots, révélant la puissance orgasmique de slogans lancés à perte pour elles-mêmes et pour la galerie. Genet installait un état, Motus proclame un mouvement. Ses créatures veulent la peau du système. Au Carlton, l’irréalité du palace selon Genet est prise en charge par la réalité stéréotypée du luxe international. Elle rend d’autant plus irréelles la situation et le jeu. De lourdes cloisons coulissantes ouvrent le salon-scène où sont blottis les spectateurs sur la chambre et la salle de réunion. La pièce parait jouée en léger accéléré, au rythme – comme dans MDLSX – d’une playlist qui fait entrer en transe les voyoutes. Même Barbara (À mourir pour mourir) ira de son témoignage. La mort a pris position aux issues. L’occasion d’une rafale pour l’honneur : « Contestons un système qui se base sur la force et l’exhibition des muscles, faisons-leur voir nos fragiles chevilles ! »

 

> Vie s’est tenu du 13 au 23 octobre à Modène, Bologne, Carpi et Vignola (Emilie-Romagne), Italie

> Raffiche s’inscrit dans la série de manifestations dédiées à Motus par la municipalité de Bologne. Sous le titre de Hello Stranger, elle retraverse, du 15 octobre au 31 décembre, 25 ans d’activité de la compagnie. Prochaines représentations du 5 au 7 janvier au Grand-Hôtel, Rimini, Italie

> MDLSX sera du 17 au 20 novembre au Phénix, Valenciennes ; du 23 novembre au 3 décembre au Nouveau théâtre de Montreuil ; les 27 et 28 avril au théâtre Liberté, Toulon ; du 10 au 14 mai au théâtre Vidy, Lausanne, Suisse