<i> 100% Marseille </i> de Rimini Protokoll, 100% Marseille de Rimini Protokoll, © Marie Christine Ferrando.
Critiques Pluridisciplinaire

FDM : Revue de détails

Le Festival de Marseille a entrepris sa mue, avec sa 22e édition, celle-ci étant la première pleinement dirigée par Jan Goossens. 

Par Gérard Mayen publié le 18 juil. 2017

La précédente directrice, Apolline Quintrand, concevait des programmations contemporaines de bonne tenue, mais d'une sagesse propre à rassurer un public installé (à Marseille, on dit « des 6e et 8e » – arrondissements – où ne manquent pas les nostalgiques des Roland Petit et Pietragalla, en leur temps directeurs du Ballet national dont la ville s'enorgueillit.

Quittant le fameux KVS de Bruxelles, le Flamand Jan Goossens ose une programmation bien plus risquée, actuelle, fouettée dans les tempêtes de la pensée contemporaine – notamment la critique postcoloniale. La quasi-totalité des artistes étrangers de cet été provenait du Maghreb, du Moyen-Orient, de l'Afrique sub-saharienne.

Cela tout en invitant Marseille à s'inventer nouvellement capitale. Non qu'il s'agisse de singer maladroitement les métropoles néolibérales, affairistes et croisièristes, mondialisées. Mais d'activer la trame complexe du Tout-Monde qui déjà l'habite. Le mental phocéen quotidien se joue toujours déjà dans une arène vouée à la puissance des imaginaires nomades et exilés. Disons : ultra-contemporains. Même si, pas chics.

Les enjeux liés à ce nouveau cap du Festival de Marseille sont trop fins et complexes, souvent balbutiants, pour trouver leur résolution dans un seul article rédigé par un observateur de passage. Nous y préfèrerons une revue de détails, assumant d'être parcellaire, autant qu'impressionniste.

 

Tendances – Le bilan officiel de la 22e édition du Festival de Marseille affiche 25 000 spectateurs, dont la moitié pour des événements non payants. C'est un résultat encore modeste, qui laisse beaucoup de marge de progression. Cela, même si le taux de remplisssage annoncé des salles payantes est de 87 %. La mutation du public est un enjeu clé du nouveau projet marseillais. Constaté à l'œil nu dans les salles (globalement : plus de diversité, à tous égards), un frémissement se note dans certains chiffres : quasi-doublement d'achats de places à tarif jeune, moitié plus d'abonnés, moitié plus d'accréditations de professionnels et journalistes.

 

Population – Innombrables sont les Marseillais qui vivent dans l'ignorance de l'existence d'un Festival au nom de leur ville. Jan Goossens relève ce défi en recherchant les voies d'une insertion sociale, mais aussi artistique, de la manifestation. Le festival annonce être en lien avec plus de 100 associations, services, entités marseillais. Un frémissement : il a fallu  faire exploser le quota des 2 000 places prévues dans le dispositif ultra-social (places à un euro) de la Charte culture.

 

Emblème ? - Sur le versant artistique, le projet 100 % Marseille, conduit par Rimini Protokoll, est agité en emblème. Oui mais de quoi ? Cette réalisation consiste à faire monter sur scène un panel statistique parfait de 100 Marseillais représentatifs de la population locale, en termes d'âges, sexes, secteurs d'habitation, activités socio-professionnelles, etc. Et là, les faire répondre, volontiers par le mouvement sur scène, à des questions typiques de la statistique sondagière. Symboliquement, cela se passe dans le temple du Théâtre de la Criée, siège du Centre dramatique national, sur le Vieux-Port. Il se remplit trois soirs de suite. Une forte proportion des spectateurs n'y avait jamais mis les pieds. C'est une raison de se réjouir. Un autre réconfort provient de l'extraordinaire diversité nuancée des réponses à toutes les questions d'actualité, qui parfois déchirent la société. Dans 100 % Marseille, cette diversité se vit comme un tonus. Une richesse.

p. Marie-Christine Ferrando

Des raisons de douter, néanmoins ? On cherche l'idée artistique dans ce dispositif, mouliné de littéralité documentaire. Le lieu théâtral s'y trouve strictement rabattu sur une fonction exclusivement civique. Pourquoi pas ? Mais l'autosatisfaction narcissique et consensuelle plane sur ce leurre. On n'est, dès lors, pas étonné, d'y trouver un goût de Marseille mélenchonienne, active, ouverte d'esprit, mais tout de même globalement insérée, protégée des manifestations les plus aigues de la désintégration sociale de la cité.

 

Exotisme – Nacera Belaza et Bouchra Ouizguen ont, chacune séparément, amené leur public en des points des quartiers Nord, totalement excentrés, où la simple observation à l'œil nu de la dégradation urbaine révèle l'état de relégation. Or on y trouve des lieux merveilleux : un arbre fabuleux était, nuitamment, le point d'aboutissement, au parc François Billoux, de la Procession guidée par Nacera Belaza. La cascade des Aygalades, aimable secteur à guinguettes des années folles, où on distingue aujourd'hui dans l'eau des pneus de camions et blocs de parpaings, constituait le cadre inouï du concert de cris obsédants, déchirants, défiant la superficielle surdité du monde, des femmes Corbeaux de Bouchra Ouizguen.

p. Hasnae El Ouarga

À ces deux rendez-vous, on a senti un défi d'élévation spirituelle, puisant dans la rudesse d'un environnement sans concession. Toutefois, côté public, on n'y était qu'entre gens bien, débarqués d'ailleurs, spectateurs avisés effectuant une virée exotique, honorée de totale indifférence par les habitants environnant. Aux Aygalades toutefois, les équipes du chantier de réinsertion n'étaient pas peu fières d'accueillir des visiteurs sur un site qu'ils s'emploient à réhabiliter. Bien peu des visiteurs – consommateurs de spectacles – semblèrent ressentir le besoin de pareille rencontre.

Quand l'essentiel du pays se pense en situation de normalité, se faisant un devoir d'intégrer des populations qui seraient porteuses de signes d'anormalité, il est grand temps d'envisager un renversement de perspective, par lequel les spectateurs « normaux » daigneraient diagnostiquer des signes flagrants de pathologie sociale dans l'entre-soi de leur profil socio-culturel.

 

Communautarisme – Excellente idée que de doter le Festival d'un QG en plein centre ville – de fréquentation plus commode que la fameuse Friche Belle de Mai. Soit le Théâtre des Bernardines. Mais celui-ci n'a-t-il pas perdu l'essentiel de son esprit, en devenant un département  désincarné du Théâtre du Gymnase (dont le perron continue d'afficher son sinistre dispositif mécanique de chasse aux plus pauvres) ? Ce QG est resté souvent désert. Mais pas le samedi de clôture, avec une très belle effervescence, pleine de curiosité intelligente, autour de l'artiste de théâtre Eva Doumbia.

Pour sa performance, celle-ci enrôle sur scène des spectateurs sur la seule base de leur couleur noire de peau. Là, ils vont être conduits à manifester un point de vue politique. Mais sans en avoir aucunement discuté préalablement. Voilà une annexion troublante. Embrayant sur les écrits de Léonora Miano, étayant son statut « d'afropéenne », Eva Doumbia est bien légitime quand elle expose le recours à la communauté comme une recherche obligée de frères d'infortune, déduite du regard soupçonneux porté par les majorités installées, étonnée que l'entre-soi entretenu par les blancs de peau ne soit pas, lui, questionné. Etc.

Mais n'est-ce pas, tout aussi fondamentalement, à l'endroit des classes pauvres peu insérées que s'exerce la violence de la relégation par le régime néo-libéral ? N'est-ce pas faire à ce dernier un terrible cadeau, que d'ignorer ce paramètre de la sujétion sociale économique, en justifiant la parcellisation de ses victimes selon des catégories communautaires ethniques ? On le laissera en débat.

 

Sous-titres – Dans la foulée de la performance d'Eva Doumbia, le Festival de Marseille accueillait la première représentation en Europe – faisant halte avant Avignon, de Boyzie Cekwana dans sa nouvelle pièce, The Last King of Kakfontein. Il y évolue lui-même parmi quatre musiciens au plateau. On apprécie toujours ce chorégraphe et performeur sud-africain, par la porté de son souffle poétique, ne concédant rien à une quelconque didactique du message.

Cette amplitude passe ici par la présence sur scène d'une installation de formes de papiers sculptées, telle un bestiaire magique. Également le recours en direct à la vidéo, qui permet des focalisations et zoomages de plans dans des déformations au-delà du réel. Car enfin, une dimension fantastique, jusqu'à une boursouflure du sens, empreint la divagation au plateau d'un monarque ubuesque et autiste, indifférent à tout ce qui l'entoure. On n'aura guère de peine à deviner en lui un Jacob Zuma, actuel président sud-africain, achevant de ruiner les espoirs placés dans la naissance de la « Nation Arc-en-ciel » de Nelson Mandela.

Hélas, une utilisation extrêmement parcimonieuse des sous-titres, y compris lorsque le texte, abondant, est dit dans l'une des langues vernaculaires d'Afrique du sud, fait perdre l'essentiel du propos. On a cru y discerner une magnifique digression métaphorique entre des jeux de pneus mis en mouvement sur le plateau, tels que Cekwana s'y adonnait, enfant, dans son township de Soweto ; aujourd'hui convaincu d'avoir puisé là à une source de son agilité dans le mouvement, nourrissant son art chorégraphique.

Mais le pneu renvoie encore aux lynchages et immolations, tout comme l'exploitation du caoutchouc évoque la terrifiante politique coloniale de la Monarchie belge au Congo, non sans rappeler que l'amputation des mains y était une sanction couramment infligée aux colonisés. C'est au propre directeur du Festival qu'on doit, en a-parté, ce décryptage du contenu politique, historique et culturel de la pièce de Boyzie Cekwana. Laquelle, sans cela, a déjà la beauté de répandre un mystère bouffon, teinté de désespoir, sur son plateau.

 

Contradiction – Jan Goossens sera-t-il à même d'entraîner avec lui la riche constellation des acteurs marseillais du spectacle vivant ? Ils sont nombreux. Parfois pointus. Mais souvent cloisonnés en micro-chapelles. Le discours du nouveau directeur du Festival de Marseille esquisse un grand dessein artistique, où un rôle de capitale surgirait d'une compréhension nouvelle des diversités humaines de la cité, à mettre en réseau, plutôt qu'à chapeauter, encore moins centraliser.

On y croirait d'autant volontiers, que les diverses tutelles marseillaises s'abstiendraient d'asséner   de brutales restrictions budgétaires, pile dans ce contexte, qui participent activement à la possible disparition d'entités telles que Marseille Objectif Danse ou l'Oficina et son festival Dansem. À la première, on doit depuis trente ans, l'ensemencement d'une culture des grands fondamentaux des radicalités esthétiques de la danse contemporaine. Mais la cessation de paiement guette, au moment de coproduire des Early Works  d'Yvonne Rainer, en partenariat avec les hauts lieux européens que sont le MACBA barcelonais et la fondation Serralves de Porto.

La confiance laisse place au désarroi du côté de l'Oficina aussi, après deux décennies de production transméditérranéenne, qui a notamment construit le public local de Nacera Belaza, artiste aujourd'hui mise en exergue par le Festival de Marseille. Voudrait-on suggérer que les moyens accordés au nouveau directeur de ce dernier, devront être taillés dans la chair vive d'une action de terrain portée au jour le jour, de longue date, par les opérateurs marseillais ?

 

Obstacles – On n'arrête pas de mettre des bâtons dans les roues du projet de Jan Goossens. On multiplie les obstacles pour l'empêcher d'avancer. C'est ce que vous confie nombre de Marseillais dans le public, d'un air entendu. On le rapporte donc au premier concerné. Il fronce les sourcils, constate, certes, que « Marseille n'est pas une ville facile », mais présente quantité d'atouts et gens formidables. À se demander, dit-il, « si l'un des premiers obstacles ne réside pas dans un pessimisme typiquement marseillais, un défaitisme, un manque de confiance dans ses propres qualités, au point qu'on ne sait plus discerner ce qui avance ».Et de conclure que « Les évolutions ne peuvent se faire que par étapes, pour un projet aventurier, exigeant et diversifié. »