<i> Pas comme des loups</i> de Vincent Pouplard. Pas comme des loups de Vincent Pouplard. © D. R.
Critiques Documentaire

États généraux du film documentaire

Lussas, petit village ardéchois, vient d'accueillir la 28e édition des États généraux du film documentaire. Un festival sans compétition, exigeant, goûteux et généreux.
Par Christiane Dampne publié le 7 sept. 2016

À Lussas, on rêve de posséder le don d'ubiquité tant le menu est copieux. 139 films d'auteur(e)s sont diffusés au sein d’une dizaine de sections. Face au foisonnement les choix sont parfois cornéliens. Se laisser alors guider par sa curiosité en grappillant dans plusieurs sections, s’ouvrir à ce qui nous est inhabituel, et suivre les deux journées de l’atelier Les bonnes manières. Un choix non regretté tant les réflexions furent nourrissantes à partir d’expériences concrètes.

 

« Faire avec »

Face au constat d'un nombre croissant de cinéastes qui décident d'agir en immersion dans des territoires, les deux organisateurs de l’atelier Les bonnes manières – Christophe Postic, codirecteur artistique des États généraux, et Monique Peyrière, chercheure À l’université d’Évry – ont décidé de s'attacher aux « manières de faire » : « Comment se pensent aujourd’hui ces gestes d’engagement ? Comment faire et que veut-on, ensemble ? Que veut-on raconter ? L’atelier présente le travail de cinéastes qui choisissent d’inscrire leur film dans un processus incertain, au cours duquel s’invente un récit par et avec ceux qui sont invités à prendre part à l’expérience. (…) L’atelier invite des équipes qui filment ceux qui cohabitent dans un monde complexe, fait d’exclusion, de relégation, mais aussi de rébellion, non pour accompagner un travail social ou thérapeutique mais pour interroger ce qui fait rupture, sens et nœuds pour tous. »

Plusieurs cinéastes partent d'une pratique d'ateliers – de cinéma, de vidéo, de photo, de radio, de théâtre ou d'écriture – avec des habitants, des exclus, des soignés, des adolescents délinquants… Manon Ott et Grégory Cohen se sont immergés durant cinq ans dans le quartier populaire des Mureaux en région parisienne. Deux films en cours de finition en sont le fruit : Les Cendres et la Braise où la réalisatrice esquisse un portrait politique et poétique de ce territoire ouvrier en mutation, et T’es mort dans le film, un docu-fiction coécrit par le cinéaste avec les adolescents de la cité.

À la fin des années 1980, avec L'équipe de la Parole Errante, Hélène Châtelain propose à des habitants du quartier nord de Marseille d'écrire leur récit intime. Le résultat ? Qui suis-je ? Marseille 1990 qui donne à entendre 13 fragments de vie écrits et enregistrés par les témoins eux-mêmes pour être projetés au début de la pièce d'Armand Gatti Le Cinécadre de l'esplanade Loreto. Des paroles fortes proférées dans l’énergie du désespoir. Des chants poétiques qui apostrophent.

 

Qui suis-je, Marseille 1990 d'Hélène Châtelain. 

 

Pour filmer des mineurs multirécidivistes dans un centre éducatif fermé, Clémence Ancelin déplace des montagnes administratives et retourne l'interdiction de filmer leurs visages en processus créatif où les adolescents fabriquent leur masque personnel dans un atelier. Un temps d'apprivoisement réciproque avant de s'exprimer librement. Un très beau travail à saluer. Son film en cours porte un titre d'espérance : Le cri est toujours le début d’un chant.

Cette médiation par les masques, Vincent Pouplard a pu s'en affranchir en ne tournant pas dans un centre. Il a suivi pendant trois ans des frères jumeaux qui ont connu la captivité et les jugements. Il filme à l'air libre dans leur squat en ville ou en lisière de bois ces adolescents en quête de liberté absolue. L'un d’eux tourne aussi quelques séquences et durant cet accompagnement, le cinéaste leur montre régulièrement les rushes qui leur renvoient son regard. Le titre –  Pas comme des loups – fait écho à la magnifique dernière scène dans laquelle Sifredi et Roman inventorient tout ce qu’ils « ne seront jamais ». Un miroir tendu vers nos propres renoncements et rêves inaccomplis.

 

De l’entresol à la lumière

Les États généraux permettent aussi l'organisation de rencontres professionnelles. Le collectif Nous sommes le documentaire s'est associé à La boucle documentaire(1) pour débattre durant une demi-journée de la situation critique faite au documentaire de création. Au cœur du festival, ils dressent un constat alarmant : « Depuis près de deux ans, le monde du film documentaire fait face à une crise grave liée à la crise des télévisions locales et à la remise en cause du système des coproductions. Au-delà des solutions partielles qui ont été apportées, le malaise grandissant ne trouve pas de réponse fondamentalement satisfaisante. Quelle place pour le documentaire dans le soutien au cinéma ? Nous savons tous à quel point les interrogations sur le monde que porte le film documentaire, son regard sur le réel, distancié, frontal, de côté, poétique, politique, esthétique, sont des points de vue vitaux pour nos sociétés. Pourtant, de jour en jour, cette richesse, cette vitalité, cette source est contaminée par une place grandissante d’objets à l’écriture journalistique – sans la rigueur du vrai journalisme –, par une logique d’industrialisation des programmes qui oublie la diversité des formes et des pensées, par une spectacularisation hypnotique destinée à divertir sous le prétexte de fédérer. Certes, des films remarquables émergent dans les interstices de l’industrie audiovisuelle ou cinématographique, mais ils se font à contre-courant, dans l’indécence financière, souvent au prix de la précarisation. (…) En quelque sorte, ce documentaire est relégué à l’entresol. » Ces professionnels demandent un véritable soutien et la prise en compte des spécificités du documentaire en adaptant les règles en vigueur en termes de création, de production, de diffusion et d'exploitation. Pour que de l’entresol, le documentaire accède enfin à plus de lumière.

À la précarisation du métier s’ajoute le peu de diffusion des œuvres. Face au constat de milliers de films qui dorment sur une étagère sans être vus, les équipes d’Ardèche Images à Lussas viennent de créer la première plateforme de diffusion entièrement dédiée au documentaire d'auteur. Une réponse intelligente et engagée au déficit de visibilité.

 

Naissance de Tënk 

Tënk, on le prononce comme on veut. Littéralement ce mot bref en wolof signifie « énoncer une pensée de façon claire et concise ». Ce choix fait référence au nom des rencontres de coproduction organisées par Docmonde dans différentes régions du monde.

« Tënk est né d’un désir. De l’irrestible désir de partager notre passion pour le documentaire d’auteur » peut on lire en préambule du projet politique. L’ambition de Tënk est simple : vous faire découvrir ou redécouvrir des documentaires exceptionnels qui ne rencontraient plus leurs publics, faute de diffusion en dehors des festivals, des écoles et des cercles d’initiés. (…) le documentaire d’auteur a globalement perdu le soutien des grandes chaînes, qui le programment aux heures tardives et ne se risquent plus à coproduire des films originaux. C’est pourquoi Tënk se positionne en alternative dans l’économie du documentaire d’auteur. D’abord comme diffuseur mais aussi à terme en coproduisant des créations nouvelles aux côtés de producteurs indépendants. (texte intégral sur le site).

Disponible depuis le 15 juillet 2016 sur abonnement, Tënk est inauguré pendant le festival par Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication. Une présence symbolique appréciée. Si elle a affirmé « le soutien du Gouvernement au documentaire de création, regard d'auteur, espace de liberté aussi fragile qu'indispensable », le milieu professionnel attend des actes. Affaire à suivre donc…

Dans sa démarche cinéphile, Tënk mise sur la confiance engendrée par sa ligne éditoriale et par la qualité de films quasi-indisponibles ailleurs. Les films sont sélectionnés collégialement par une vingtaine de professionnels responsables d’une plage thématique. 12 plages sont proposées. Parmi elles,  Ecoute, une sélection qui « invite à déplacer notre attention cinématographique du visuel vers l’écoute », explique Daniel Deshays, ingénieur du son notoire. La plage Fragments d’une œuvre explore « la variété des écritures, des approches et des formes du documentaire », tandis que les films Brouillon d’un rêve reflètent la vitalité du documentaire d’auteur en France : « essai poétique ou chronique sociale, enquête au bord de l'intime ou épopée politique. » En nous invitant à « regarder le monde avec les yeux d’un autre », Tënk prend le pari d’un soutien public au-delà du cercle de cinéphiles. Une belle aventure à soutenir.

Faire voir, faire entendre et faire penser, c’est le triptyque militant des États généraux depuis 28 ans. La construction des bâtiments du Village documentaire au cœur du village récompense ce bel investissement collectif sans relâche…

 

 

1. La boucle documentaire édite un Guide à l’attention des réalisateurs en septembre 2016. Ils ont publié en juillet dernier un communiqué alarmant à lire ici.  

 

> Les États généraux du film documentaire de Lussas se sont déroulés du 21 au 27 août 2016