<i>Donne moi quelque chose qui ne meurt pas</i> Sine qua none art, Donne moi quelque chose qui ne meurt pas Sine qua none art, © Joao Garcia.

Épées de Damoclès

Sine qua none art

Le Manège de Reims présentait le dernier spectacle de la Compagnie Sine qua non art, Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas. Une agréable surprise, grâce à une bonne idée scénographique, une musique live entraînante des plus efficaces signée Yohan Landry et Damien Skoracki, une interprétation généreuse et un sens certain de la chorégraphie.

Par Nicolas Villodre publié le 28 nov. 2016

Certes, quelques défauts subsistent, qui pourraient être estompés. La théâtralité sans objet, dans la mesure où le plafond de couteaux, qui fait songer au Mur de couteaux (1975) du regretté Daniel Pommereulle, n’a rien de bien menaçant, les tranchelards n’étant guère affûtés. L’unisson de la danse avec la musique, surtout dans le sirtaki final qui donne à la pièce une tournure dionysiaque, pour ne pas dire béjartienne. L’ébauche de costumes, là où l’on serait en droit d’attendre une débauche ou, au contraire, une stylisation plus rigoureuse...

Mais, par les temps qui courent, on se doit de reconnaître les qualités compositionnelles d’un spectacle où l’on n’a pas le temps de s’ennuyer. De fait, la pièce a une juste durée, qui dépasse un peu l’heure. Elle agence les temps faibles et forts, avec un beau début dans la pénombre sur une discrète ligne de basse, les corps à plat et dénudés à peine ponctués de la lumière sélective d’ Olivier Bauer. Par la suite, cela s’agitera, non en tous les sens, mais en divers. À l’entame, les armes blanches sont, littéralement, déposées à terre, les crins de nylon les reliant aux cintres étant, comme les guerriers, au repos, sur l’estrade, détendues. Peu à peu, insensiblement, les lames, et les messieurs-dames ascendront jusqu’à la verticale. Les machettes, œuvre cinétique et réseau d’obstacles contrariant le parcours des danseurs, se reflèteront sur les trois murs du théâtre.

Les textes (« Je voulais, j’aurais aimé, j’aimerais... »), comme les comptines utilisées sont d’une banalité délibérée, en tous les cas assumée comme telle par les chorégraphes, Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours. Le sens est ici moins prioritaire que la notion de jeu enfantin avec les sons, les phonèmes, les effets de rime ou d’écho, les hésitations et les répétitions. Les plages musicales enrichissent la trame sonore et la suite gestuelle ininterrompue – les danseurs n’ayant pas le loisir de quitter le plateau.

Au début, donc, le quintet de danseurs, en glissant sur le dos par d’infimes reptations, fusionne en un seul corps, avant de se disjoindre. Le va-et-vient entre les figures collectives et les échappées en solitaire sera, dès lors, incessant. Le silence et le calme relatif inaugural contraste avec le vacarme électro et ses infrabasses de rigueur. À l’immobilité et aux gestes caressants succédent des routines empruntées à la vogue du voguing, en un premier temps exécutés en position couchée. Le duo de DJ polyinstrumentistes qui assure la B.O. manie aussi bien le piano que la batterie, la guitare électrique que le Moog ou les boîtes à rythmes. On passe de l’ambiance douce, celle du Soft Machine d’antan (pour ne pas dire des Pink Floyd) à la rave en appelant à la transe.

La chorégraphie a sa rythmique propre, sa puissance d’emballement. Le travail groupal, déjà très au point lors de la première, s’ouvre aux variations individuelles et aux interventions des trois intermittents de la danse contemporaine de grand talent que sont Jorge Moré Calderon, Virginie Garcia et Francesca Ziviani. Le premier est fin et élégant, la seconde, d’une légèreté et vivacité rares, tandis que la troisième nous fascine en se donnant à fond à son art – son solo est d’une intensité mémorable. Reims a sacré les deux chorégraphes ainsi que leurs fougueux interprètes.

 

Donne moi quelque chose qui ne meurt pas de Sine qua non art a été présentée les 15 et 16 novembre au Manège de Reims ; le 18 novembre à la scène nationale d’Orléans ; le 22 novembre à Pôle sud, Strasbourg.

Tournée : Les 1er et 2 février à la Coursive, La Rochelle.