Matmos Matmos © p. Jaimie
Critiques Musique Théâtre musical

Du son à l'idée

Si le Festival d’Automne est dans l’imaginaire collectif un temps fort de théâtre, sa proposition musicale offre une perspective savante mais sensuelle sur le médium. Trio d’impressions sonores sur la saison 2016.

Par Thomas Corlin publié le 3 janv. 2017

Complexe, méconnu, Robert Ashley n’a pas rencontré l’engouement populaire d’un Philip Glass parmi les compositeurs d’opéra contemporain, du moins en Europe. Pour rattraper un peu tout ça post-mortem, les Soirées nomades et le Festival d’Automne (qui l’a déjà accueilli de son vivant) lui ont donné une exposition maximale en le programmant sous plusieurs formes : opéra, soirée thématique, et, au Centre Pompidou, concert de Matmos, duo américain d’électronica qui a participé à élargir l’audience du genre en flirtant avec la pop. Très connecté aux cultures populaires (il proposa un rôle à Iggy Pop aux côtés de Trisha Brown dans son opéra Atalanta), vers la fin de sa carrière, Robert Ashley a inspiré plusieurs artistes, notamment grâce à sa création télévisuelle Perfect Lives, à l’époque produite par Channel 4 puis reprise par le collectif sonore Varispeed. C’est cette œuvre ambitieuse et biscornue, dont l’univers et les storylines touffues inspireraient des sagas à Paul Thomas Anderson comme aux frères Coen, que Matmos s’est appropriée avec caractère sans pour autant en modifier la partition ou la forme.

L’humour tout en diagonale et la minutie décontractée du duo étoffent les situations et le verbe de Perfect Lives, théâtre social et mythologique du Midwest. Tout juste redécoré par les interventions de musiciens live et de facétieuses vocalistes, les trois actes présentés se posent en équilibre entre le lancinement insidieux de leur bande-son, les structures textuelles intriquées d’Ashley, et la légère théâtralisation de l’ensemble. Sans rien perdre de ses nuances poétiques, cette déroutante densité est portée par une séduction à l’américaine et un don pour l’oralité qui nous piège sans qu’on le remarque dans un moment d’introspection. Somme toute sobre et instruite, la formule accroche, surtout à l’heure où le théâtre musical (ou le concert théâtralisé, comme ici présenté) s’impose comme un des horizons de la création scénique.

 

 

Épiphanie et introspection

Lors de l’interprétation in extenso de For Philip Guston de Morton Feldman, la musique, aussi feutrée fut-elle, était sur scène, mais c’est dans le public que se déroulait le théâtre. Le froid attaque jusqu’aux os dans l’église Saint-Eustache, mais seul un tiers du public ose la sortie définitive sur les près de 5 heures que la pièce, moment diffracté de vie et d’impressions, recouvre. Dans le fantastique extrait des écrits du compositeur reproduit dans le livret du spectacle, celui-ci compare ses convictions esthétiques aux ferveurs religieuses quand il se remémore les divergences artistiques qui ont brisé son amitié avec le peintre auquel cette œuvre est dédiée. « Je ne me distinguais moi-même en rien d’un tout autre type de fanatique », reconnait-il. C’est une foi similaire qui anime probablement les spectateurs emmitouflés dans des couvertures rouges et errant de transats en transats ce soir-là pour s’engager pleinement dans cette expérience où le temps s’abolit. Clairsemée au possible, à la limite du stoïcisme émotionnel, For Philip Guston s’écoule telle une succession d’effacements patiemment agencés, et convoque l’oubli – de soi, de l’extérieur, de la durée. Interprété sans amplification et comme en apesanteur, on y goute presque mieux au détour d’une promenade dans l’enceinte de l’église, comme si la musique n’était plus qu’un support infime pour créer un instant différent, et se sentir autre.

 

 

Mise à distance et déconstruction

La musique en soi n’était pas non plus le vrai sujet de la pièce de Maxime Kurvers, Le dictionnaire de la musique, à la Commune d’Aubervilliers qui s’attèle pourtant à en décomposer les phénomènes. Ce Dictionnaire aurait tout aussi bien pu porter sur les animaux ou l’astrologie, tant il s’attache davantage au rapport entre l’idée et la chose. Le jeune Kurvers se prête ici à un théâtre conceptuel mêlant comique et métaphysique, parfois avec éclat (rappelant un peu les expériences sur le vide de l’Irmar) mais sans éviter certains écueils maniéristes vus et revus (une danse performative illustrant entre autres la pavane). Rythmé par un défilé de mots en vidéo à la manière d’un Pictionary dont on connaîtrait déjà les réponses, la pièce passe en revue certaines notions à travers des actions ou des devinettes plus ou moins minimalistes, littérales ou codées : des baffles basculent dans l’espace du théâtre pour « air », les spectateurs sont accueillis par un test d’infra-basses et de bruits blancs pour « haut-parleur » ou se font pratiquement étouffer par des fumigènes pour « durée » – une manière un peu agressive de leur faire sentir le poids d’une minute. Pour « lyrisme », c’est la réception émotionnelle de la musique, critère d’appréciation toujours très répandu, qui est tournée en dérision, la brochette de performeurs fondant en larmes à l’écoute d’un récital. Ailleurs, les « hymnes », forcément nationaux, sont illustrés par de simples drapeaux entassés avec dédain au pied de la scène, générant un malaise inattendu. Mozart en prend aussi pour son grade et devient le prétexte d’une remise en cause de l’impérialisme culturel occidental, à l’occasion d’une scène retransmise en vidéo dont le propos, le ton et la forme semblent plus qu’inspirés par Markus Öhrn. Le spectacle s’alourdit parfois, notamment pendant une décomposition délibérément scolaire et un peu démonstrative de l’opéra Paillasse. Il en reste un spectacle-laboratoire à la mécanique un peu boiteuse, dont le potentiel et les idées ne sont pas tous accomplis, mais qui nous invite à un peu de recul sur notre fréquentation de la musique.

 

 

> Perfect Lives de Matmos a eu lieu le 15 octobre au Centre Pompidou, Paris

> For Philip Guston de Morton Feldman a eu lieu le 18 novembre à l’église Saint-Eustache, Paris

> Le Dictionnaire de la Musique de Maxime Kruvers a eu lieu du 1er au 11 décembre à la Commune, Aubervilliers