<i>Pour que le ciel ne tombe pas</i> de Lia Rogrigues Pour que le ciel ne tombe pas de Lia Rogrigues © Sammi Landweer.

Dos derrière devant

Quel sens politique attribuer à la retenue du geste – comme au bord du gouffre – observée dans un grand nombre de pièces du festival Montpellier danse ?

 

Par Gérard Mayen publié le 15 juil. 2016

Commençons par observer deux dos. Le dos du chorégraphe franco-tunisien Radhouane El Meddeb. Et le dos du performer sud-africain Albert Ibokwe Khoza. Le premier, torse nu, se montre de dos aux spectateurs sur la quasi totalité de son solo, A mon père. Et le second est assis dans un sofa en bord de scène, dos tout aussi dénudé et tourné aux spectateurs, pour une grande partie de la pièce And So You See, signée Robyn Orlin.

And so you see de Robyn Orlin. Photo : Jerome Seron. 

Tous deux sont de morphologies peu conformes aux canons de la scène chorégraphique. Radhouane El Meddeb, qui n'est plus un jeune homme, est simplement replet, quelques bourrelets débordent de sa ceinture. On se souvient que la question de cette disconformité imprégnait son premier geste artistique de danse, quand il se faisait remarquer avec son solo Pour en finir avec moi. Albert Khoza est, quant à lui, une incroyable montagne de chairs, aux signes abondants, qu'il en aille de la coiffure afro ultra-stylée, aux accessoires en plumes de paon, bijoux et maquillage.

 

Dos du legs émotionnel

À partir de quoi, il faut séparer radicalement ces deux artistes. On reparlera d'Albert Khoza, le Sud-Africain, vers la fin de cet article. Pour l'instant, on observera plus avant le dos de Radhouane El Meddeb. Celui-ci a perdu son père. Sa vie d'artiste l'aura empêché d'être au côté du mourant à Tunis. Le chorégraphe a composé sa pièce comme l'acte réparateur du vide de ce qui n'aura pu, à jamais, se partager, se dire au fond.

Là où on aurait pu craindre le pathos, Radhouane El Meddeb a composé un solo de très grande maturité, A mon père, une dernière danse et un premier baiser. En gestes rares, il y creuse obstinément un sentiment physique de l'absence. Le dos y occupe une grande place, où siège ce qui précède l'être, à l'arrière de lui-même, tel un dépôt mémoriel, qui le charge et le soutient ; dos dont tout reste si peu discernable à lui-même. Si peu accessible à l'auto-observation. Hubert Godard, analyste du mouvement dansé, a eu des développements poussés, pour relier la musculature tonique d'un dos avec le legs émotionnel qui anime le sujet – frissons compris – ; une musculature très compacte, enroulée sur le flux nerveux de la moelle épinière en prolongement direct du cerveau. Une musculature dépositaire de la construction symbolique de ce sujet.

Dans les plis de la peau, les rides de l'arrière du cou, le flottement des bourrelets, un penchant hypnotique du regard spectateur croit déceler, à la longue, les quasi mimiques discrètes d'un visage, ici l'esquisse d'une bouche, là le décrochage d'un menton, spectrales à même le dos de Radhouane El Meddeb. Si son corps détonne dans les formats standardisés de la danse, il l'inscrit sobrement, et de manière finalement sage – empreinte de sagesse –  sur une gamme réservée, mutique, sinon juste chuchotée, de l'élévation spirituelle, comme feutrée d'inquiétude.

 

D'un geste qui serait empêché

Or, c'est cette forme de suspension, de retenue du geste, qu'on aura observée dans la quasi totalité des pièces issues du monde arabo-musulman vues cet été à Montpellier. À cet égard, on serait même tenté d'y annexer la France, dans une complicité de ressenti partagé. Hooman Sharifi a composé un solo de flamme sèche, The Dead Live on for They Appear to Living in Dreams – Les morts continuent à vivre car ils apparaissent en rêve aux vivants. Ce titre dit bien le flottement ici impalpable de son corps, peu prégnant et comme empêché – corps qu'il tient pourtant en grande abondance lui aussi. On a connu des pièces très lyriques, de ce chorégraphe d'origine iranienne. Cette fois, il en aura laissé l'accent à la seule musique typique de ses brillants accompagnateurs ; et n'aura pas cessé de mimer le passage d'un seuil énigmatique, à travers un voile aux sobres motifs artistiques.

Deux autres Iraniens étaient au programme. Dans Man anam ke rostam bovad pahlavan – et que dire de ces titres interminables pour dire ce qu'un geste peut-être devenu impuissant ne dit plus vraiment – Ali Moini s'est inventé un double marionnettique à sa taille, tout en segments métalliques. Un jeu très complexe de cordages rend homologues les mouvements de l'artiste lui-même, et ceux de son artefact. Le propos est magnifique, qui rouvre toutes les questions de la représentation de soi au monde, aux autres, mais encore à soi-même. Et du principe de séparation qui hante l'idée moderne de la danse depuis le fulgurant traité de Kleist sur le théâtre de marionnette. Reste que les évolutions physiques d'Ali Moini sont rendues très méticuleuses par la complexité de son harnachement. Et l'on ressent là encore la profondeur d'un geste qui serait empêché, par son souci d'en revenir aux fondamentaux.

 

Man anam ke rostam bovad pahlavan de Ali Moini. Photo : D.R. 

Compatriote d'Ali Moini, Sorour Darabi semble vouloir prononcer une conférence manifeste sur les questions de genre, dans son solo Farci.e. Mais elle en avalera le texte imprimé, au lieu de l'énoncer, et tout son corps sera livré aux hoquets, spasmes et arcs de tension accompagnant cette patiente et difficile ingestion, déglutition. Même ironique, l'apparence de cette jeune vie tourne le dos à toute aisance de l'expansion de soi.

Libanaise, Danya Hammoud a travaillé à partir de la schize pour composer son duo Il y a longtemps que je n'ai pas été aussi calme. L'immobilité, la marche en traversée, l'absence, la rétention et le repli caractérisent son écriture, au geste suspendu de suffocation lente, à mèche retardée. Les corps vacillent tout au bord d'un innommable. Nous n'avons pas pu voir Sur le fil, de la Franco-Algérienne Nacera Belaza ; mais tous les échos recueillis nous ont laissé entendre que cette chorégraphe y atteint un nouveau sommet dans la poursuite d'une quête austère d'un geste qui ne doive rien à une quelconque mise en spectacle.

 

Il y a longtemps que je n'ai pas été aussi calme de Danya Hammoud. Photo : Alois Aurelle. 

 

C'est que ça y va

Cette liste est longue, à laquelle on est tenté d'adjoindre, paradoxalement, Le syndrome Ian, de Christian Rizzo, fût-il un pur produit de l'esthétique chorégraphique hexagonale actuelle. Mais c'est alors que son évocation de l'univers du clubbing se résout elle aussi dans une tonalité de danse sombre, en retrait des emballements musicaux para-technoïdes. On y ressent un signe de mort, de perdition, qui rôde aussi dans les déhanchements enivrés du noctambulisme. En pur excès interprétatif, on songera que tout une attitude de la nuit occidentale peut aussi se solder dans la mort de Ian Curtis, les effluves du sida, mais encore et autrement au Bataclan ou à Orlando.

Quel soupçon de frayeur, quel pressentiment du pire, quelle incertitude des destinées, sont venues signifier un si grand nombre de pièces de l'univers franco-arabo-musulman, en refusant de se laisser aspirer dans un coulé du geste, un legato de la forme, une échappée du rythme ? Au bord de quel gouffre ?

Que dit de tout cela, le dos d'Albert Khoza ? Assis dans son sofa, il fait face à un cameraman, qui capte toutes ses actions. Les images s'en trouvent instantanément reproduites à échelle géante, projetées en fond de scène. Ce procédé est très usuel de la part de Robyn Orlin, qui signe la pièce. Il renvoie le spectateur au rappel que tout ce qu'il voit relève de la représentation, dont il participe activement lui-même. Quoique joyeux, le procédé est redoutable, qui appelle à plonger dans le grand bain des images.

Ouvertement gay en société noire sud-africaine terriblement homophobe, assumant sa morphologie avec la virulence des évidences de l'affirmation de soi, et chrétien dans l'austère univers baptiste, Albert Khoza n'a peur de rien sur scène pour figurer les outrances des sept péchés capitaux. Tout geste en lui tient des assauts de l'insurrection poétique, aussi extravagante qu'incertaines puissent être les convulsions d'une société sud-africaine qui s'est ébranlée, chaotique et tonitruante. 

Le Brésil est-il un autre pays du monde qu'épargne l'étau obsessionnel des anxiétés collectives liées à l'islamisme radical, au terrorisme, aux nouvelles guerres de religion, etc ? De ce pays, comme d'un autre front, Lia Rodrigues est venue pour créer la grande pièce collective Para que o céu não caia – Pour que le ciel ne tombe pas. D'une autre manière que chez Albert Khoza et Robyn Orlin, cette pièce commence néanmoins elle aussi par remettre en cause activement le statut du spectateur voyeur. Les danseurs brésiliens activent d'abord un échange directement sensitif, au contact très proche d'un public au sein duquel ils évoluent. Promiscuité partagée, hypothèse d'un toucher physique possible, condensations dans des regards implacables de profondeur et de remises en cause.

 

Pour que le ciel ne tombe pas de Lia Rotrigues. Photo : Sammi Landweer. 

Suite à quoi, Pour que le ciel ne tombe pas active une franche énergie de groupe, elle aussi de l'ordre des croyances, mais alors des plus archaïques, rugueuses et physiquement incarnées dans le rythme, la frappe et le souffle, en réminiscence et résilience des populations indiennes originaires. D'inspiration postcoloniale, tendue d'engagement social, rangée du côté des opprimés et de la surrection de leurs corps, l'écriture de Lia Rodrigues part à l'assaut de l'ordre établi – politique – des représentations. Ce n'est pas que ça ira. C'est que ça y va.

 

Contre toute résignation

Au terme de cette grande boucle géo-politique, où situer Du désir d'horizons, de Salia Sanou ? Cette pièce émanant du Burkina Faso, n'est pas sans lien avec les inquiétudes guerrières et terroristes du Sahel. Elle est d'ailleurs issue d'un travail mené par le chorégraphe dans des camps de réfugiés, où la danse voudrait restaurer des horizons vivables. Le lien d'une telle pièce avec le complexe français postcolonial ne saurait s'oublier non plus. Or, venu d'un autre vrai sud, Du désir d'horizons parvient à se faufiler pour dégager des perspectives étonnement ouvertes, légères.

Cette pièce de Salia Sanou se termine sur un ballet de mobylettes tournant sur le plateau. Qui a fréquenté Ouagadougou un jour, sait comment les flots de deux-roues innombrables, lancés vrombissants dans la course inépuisable de la résistance de vivre au jour le jour, signifient un formidable appel du mouvement des foules, des jeunes, contre toute résignation.

Robyn Orlin, Lia Rodrigues, Salia Sanou, s'activent loin des empêchements, au bord du gouffre, qui tourmente le monde franco-arabo-musulman.

 

Montpellier danse a eu lieu du 23 juin au 9 juillet.