Mwangi Hutter, <i>Turquoise Realm</i>, Mwangi Hutter, Turquoise Realm, © Courtoisie de l'artiste.
Critiques arts visuels

Dinknesh in the sky

Sous la figure tutélaire et ambiguë de Lucy, squelette du « premier homme connu sur terre », le Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart présente le travail de vingt-cinq artistes femmes, issues du continent africain ou des diasporas, qui savent pertinemment se jouer des clichés qu’on leur colle trop souvent à la peau. 

Par Zoé Noël publié le 15 août 2016

Lorsque l’on rêve de vacances, on devrait penser à Rochechouart. Petit village accroché à la forêt et célèbre pour la météorite qui s’y explosa il y a  200 millions d’années – et dont seuls la couleur des pierres et le nom des établissements touristiques de la ville gardent aujourd’hui la trace -, Rochechouart est aussi paisible qu’agréable et rien que pour cela, vaut le détour. Son château, qui abrite désormais le Musée départemental d’art contemporain est dans la même veine que le reste du village : imposant sans être arrogant, simple mais impressionnant.

Tremplin pour de jeunes conservateurs innovants comme Olivier Michelon, désormais aux manettes de la Fondation Louis Vuitton ou Annabelle Ténèze, actuelle conservatrice du lieu, qui prendra en septembre la direction générale des Abattoirs et du Frac Midi-Pyrénées (Toulouse), le Musée de Rochechouart donne à voir des choix artistiques ambitieux dans lesquels se mêlent habilement conservation du patrimoine et création contemporaine.

 

Donner de la visibilité aux plasticiennes africaines

L’exposition L’iris de Lucy, initialement présentée au MUSAC à Léon (Espagne) sous le commissariat d’Orlando Britto Jinorio se place également en dialogue entre passé et présent en proposant un ensemble d’œuvres d’artistes femmes africaines contemporaines, réunies sous la tutelle de Lucy. Longtemps considéré comme le premier Homme connu sur terre, ce squelette retrouvé en 1974 en Ethiopie est devenu au fil du temps notre grand-mère archéologique universelle. Mais son nom de baptême, donné en référence à la chanson des Beatles « Lucy in the sky with diamonds », fait surgir une des premières méprises de l’histoire pensée et racontée depuis l’Occident.  Il  dissimule sous les effluves psychédéliques du LSD des seventies occidentales, les origines africaines de cette femme que les Ethiopiens ont d’ailleurs rebaptisée Dinknesh («Tu es merveilleuse») comme nous l’apprennent les photographies d’Aida Muluneh qui ouvrent l’exposition.

 

Zoulikha Bouabdellah, Cauchemar. 

 

Méprise, Afrique, femmes, Beatles et LSD : le programme  semble impertinent et prometteur même si le communiqué de presse annonce surtout « un aperçu de la diversité et de l’originalité de la scène actuelle africaine et particulièrement celle des artistes femmes », ambition un tantinet plus conventionnelle. S’il est évident que donner de la visibilité aux artistes femmes africaines est aujourd’hui malheureusement toujours nécessaire, tant ces dernières sont sous-représentées sur la scène internationale de l’art, il est toujours difficile de faire sens avec pour seuls dénominateurs communs le genre et l’origine. Est-il d’ailleurs vraiment pertinent de rassembler les artistes du continent africain, soit 54 pays et a minima autant de langues, de cultures et de modes de vies différents et des diasporas ? Ou de ne présenter que les travaux d’artistes femmes au risque de légitimer l’idée d’un art féminin et de transformer certaines spécificités en fausses différences ?

Évidemment, ces arguments sont souvent relégués au second plan devant l’impératif de visibilité mais à force de toujours les distinguer des autres ne joue-t-on pas à un dangereux jeu de dupes (1) ?

 

Au-delà des apparences

Cependant, comme si elles étaient rodées à l’exercice la vingtaine d’artistes présentées savent pertinemment bien se jouer des clichés qu’on leur colle trop souvent à la peau et les dépassent grâce à un humour corrosif, perceptible par exemple dans des choix judicieux de médiums comme chez Ghada Amer qui recourt à la broderie pour énoncer la définition de l’amour alors que Zoulikha Bouabdellah dessine au vernis à ongle (voir photo ci-dessus). Très vite, nous oublions donc la ligne directrice de l’exposition, qui s’évanouit passé les premières salles,  pour aller à la rencontre de travaux d’artistes dont la féminité comme l’africanité sont loin d’être archétypales.

 

Berni Searle, Lull, 2009, Courtoisie de l'artiste et de la Goodman Gallery-Cape Town/Johannesburg.

La question politique est constamment présente dans les œuvres proposées, et nous retiendrons la richesse des questionnements liés à l’apartheid chez les artistes sud-africaines, douloureusement suggéré chez Berni Searle. Sa vidéo Lull, présentée sous la charpente en bois du Musée, est le film d’un pneu qui prend feu. Double symbole, cette roue rappelle, à la fois, une méthode de mise à mort utilisée pour assassiner des personnes noires pendant l’Apartheid et les manifestations contemporaines de noirs qui se battent encore pour leurs droits.

 

Des référence à Louise Bourgeois…. et Auguste Rodin

Nombreuses sont les artistes qui interrogent également la place et la vision de la femme dans leurs sociétés. Ainsi, Fatima Mazmouz invente son double «  Super Oum », une superhéroïne enceinte aux faux airs de Fantômette et dont les tribulations stériles sont aussi exutoires que jouissives. L’ombre de Louise Bourgeois plane également sur cette exposition comme si l’artiste française était devenue une référence incontournable pour les artistes femmes….aussi. Elle est d’abord formelle et avouée comme chez Zoulikha Bouabdellah dont la sculpture en forme d’architectures religieuses projette au sol la forme d’une araignée, puis devient plus impalpable, peut-être exagérée par notre propre regard,  dans les rêveries monstrueuses d’Amal Kenawy ou les dessins intimistes de Pelagie Gbaguidi.

Chez Tracey Rose, la référence au « Baiser » de Rodin est, elle, au cœur du dispositif de l’œuvre. Comme si l’histoire de l’art ne se construisait toujours qu’à partir de minuscules changements, ici, en l’occurrence d’un changement de couleurs : l’homme est noir, l’artiste sud-africaine et leur baiser nous  raconte alors une toute autre histoire. Poursuivant la thématique de l’intimité amoureuse avec un énigmatique triptyque vidéo, le couple Mwangi Hutter rapproche le souvenir de l’être aimé d’un rituel chamanique transposant la relation amoureuse au domaine de l’invisible.

 

Tracey Rose, The kiss.

 

Le pouvoir de suggérer

C’est peut-être aussi cela qu’est cette exposition : une histoire de suggestions. Comme si les œuvres présentées jouaient constamment des décalages entre ce qu’elles montrent et ce qu’elles racontent. Les constellations de Bouchra Khalili ne sont pas des étoiles mais des chemins empruntés par les migrants. Les bateaux échoués de Zineb Sédira racontent bien plus que ce que leurs cadavres révèlent et les figures de Lucy sont autant de masques qui tombent les uns après les autres sans que l’on sache vraiment  si nous sommes parvenus à en découvrir tous les non-dits.

 

 

1. À ce sujet, on pourra lire avec attention « Féministes », l’entretien d’Annabelle Ténèze et  Julie Crenn par Alain Berland publiée sur Mouvement.net en novembre 2015 à l’occasion de l’exposition Peindre qui réunissait les travaux de femmes plasticiennes et soulevait des questions similaires.

 

L’iris de Lucy, du 7 juillet au 15 décembre au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart.