<i>Coeur Sacré</i> de Christelle Saez, Coeur Sacré de Christelle Saez, © Julien Saez.
Critiques Théâtre

Devenir l’autre

Cœur sacré, le premier texte de Christelle Saez est un monologue à deux voix teinté à la fois d’humour et de pugnacité. Faisant preuve d’une langue agile et maîtrisée, l’auteure et metteure en scène nous interroge sur notre manière de parler de l’autre. 

Par Victoria Mariani publié le 27 juil. 2017

 

 

L’autre, notre relation à l’autre, éternel sujet. Alors, que faut-il pour parler de l’autre ? Avant tout, évidemment, le désir. Ainsi vient le langage, celui des mots, puis celui des corps et des regards quand le premier fait défaut. Sur le plateau, une actrice pour dire ces mots, incarner ces corps et porter ces regards. C’est tout. Deux chaises, un drap blanc et le voyage vers l’autre peut commencer.

Dans Cœur sacré, ce voyage trouve son origine dans l’amour, celui d’une mère pour sa fille, d’une femme pour un égyptien. Ici, l’amour est bien cette expérience du monde à partir de la différence, tel qu’Alain Badiou le définit dans son Éloge de l’amour. Deux voix de femmes pour deux expériences du monde qui finalement pourraient être les deux faces d’une pensée.  

La langue de Christelle Saez interroge notre manière de parler de ces autres qui par posture politiquement correcte, l’on ne nomme pas. La mère ne nommera pas face à sa fille. Ces autres que les médias peignent grossièrement en les affublant d’attributs devenus des stigmates, le voile pour les femmes, la barbe pour les hommes. Cette langue tente de comprendre, aussi, comment sous couvert d’ouverture on peut, nous aussi et quoiqu’on en dise, en arriver à avoir les pensées les plus obtuses, comment les discours ambiants peuvent contaminer les pensées, comment finalement la séparation existe encore. Il y a comme une volonté d’expulser de la bouche les paroles clivantes pour aller plus loin, plus loin, jusqu’au Caire.

À la voix de la peur répond celle du désir. Cesser de faire de l’autre un étranger. Partir. Aller par amour pour l’autre, jusque dans son pays. Devenir soi-même l’autre et s’interroger avec moins de confort sur notre manière d’être dans le monde et vis-à-vis du monde. Faire d’un acte aussi quotidien que le partage d’un repas mangé avec les doigts le début d’une réflexion sur sa propre nationalité et son histoire. Après avoir fait le procès de l’autre, c’est à l’autre de faire le nôtre. Avec délicatesse mais sans concession.

 

> Cœur sacré de Christelle Saez, du 6 au 30 juillet au Théâtre des 2 Galeries, dans le cadre du festival Off d’Avignon ; du 6 au 9 février 2018 à La Loge, Paris ; en mars 2018 aux Plateaux sauvages, Paris