<i>Mercurial George</i> de Dana Michel Mercurial George de Dana Michel © Camille Mcouat.

Destinerrance

Dana Michel

Avec Yellow Towel, découvert à Vanves lors du festival Artdanthé 2015, Dana Michel ouvrait à un questionnement, une plongée identitaire qui se poursuit dans Mercurial George. Elle prend le chemin de ses origines et de la culture afro-américaine, elle emprunte une route sinueuse pour regarder dans les recoins toute la complexité qui les constitue.

Par Moïra Dalant publié le 21 juin 2016

Le processus de création de Dana Michel est instinctif et exponentiel. En accumulant objets et idées, elle force l'instinct pour arriver à une cohérence de création. Mais c'est le détour qui l'intéresse, ce petit à côté un peu insolite et oublié qui permet d’explorer les extrémités de l'être et de sa pensée. Cette envie de s'attarder sur un détail qui renferme en lui un monde entier, un cosmos inconnu. C'est un peu ça Mercurial George, de petits rebonds d'une cosmogonie à une autre, parfois inventée ou empruntée à l'histoire de l'humanité, au roman familial, aux catégorisations politiques et sociales. Il faut être une éponge pour traverser Mercurial George. Ne pas décider trop vite de ce qui est à comprendre et se laisser trimbaler dans les méandres de la pensée et des mouvements saccadés de cette femme solitaire qui déambule, gesticule, murmure et chante son histoire.

Elle est sans âge et porte plusieurs visages. Figure féminine, enfantine, animale, vieillie. Femme itinérante ou femme « soumise » à une histoire qui évoque les hommes réduits en esclavage, condamnés à lutter pour le droit à être. La voix de Nina Simone résonne, quand elle promène ses sacs de plastique vides à bout de bras, comme un souvenir ou un fardeau, comme une interrogation peut-être. Et ce micro qu'elle emmène partout avec elle pour y murmurer des bribes de phrases, fil ténu et possible vers une parole qui sort mais ne se partage pas encore, pas tout à fait. La parole et le corps sont ici en itinérance, dans un mouvement traversant et continu parsemé de secousses souterraines. Une itinérance aux allures de quête.

 

Mercurial George est une odyssée où chaque étape est une faille, une requête ou une tempête – dont on peut rire –, une paix intérieure et un prêche pour la compréhension de sa propre histoire. Une odyssée à la fois épurée et trouble qui parle aussi de l'errance, disons plutôt de la « destinerrance » (1) de l’instinct humain. Celui de posséder des petits objets comme une empreinte mémorielle, un souvenir hasardeux ou une métaphore identitaire. La solitude de cette femme est bouleversante car subsiste en creux la part de l’imaginaire, une course folle vers le rêve et une libération.

 

1. Cette expression est un mot-valise emprunté à Jacques Derrida.

 

Mercurial George de Dana Michel a été présenté du 2 au 5 juin à Montréal (Festival TransAmériques) et le 16 juin à l'Atelier de Paris (June Events).