<i>Fever Room</i> d'Apichatpong Weerasethakul Fever Room d'Apichatpong Weerasethakul © Bea Borgers.
Critiques festival Pluridisciplinaire

Dérouter le regard

Une plongée de l’autre côté de l’image évidente, une percée dans le virtuel, un choc des perceptions visuelles. Voilà ce que propose le Kunstenfestivaldesarts avec les pièces de Vincent Glowinski, d’Apitchapong Weerasathakul, de Jisun Kim et de Philippe Quesne. 

Par Valentine Bonomo publié le 24 juin 2016

Comment s’y prendre pour construire ou façonner un monde ? On a cherché la réponse au Kunstenfestivaldesarts qui chaque année, donne naissance à un microcosme transdisciplinaire où s’échangent des impressions, des émotions et, dans le meilleur des cas, des idées. Pas de réponse mais une superposition d’espaces qui déverrouille des champs d’exploration dans un monde régi par les écrans et les images illusoires.

 

 La tête d'Actéon de Vincent Glowinski. Photo : Bea Borgers. 

Vincent Glowinski, alias Bonom, s’empare des représentations collectives à travers le mythe, non dans une perspective narrative mais dans sa dimension herméneutique et la superposition de lectures qu’il suppose. Avec La Tête d’Actéon, il offre une vision impressionniste du mythe grec d’Actéon qui, un jour de chasse, surprend la déesse Artémis prenant son bain. Celle-ci furieuse le transforme en cerf. S’échappant, il se fait dévorer par ses propres chiens. Glowinski, accompagné de musiciens, met en place un dispositif plastique et scénographique qui multiplie les niveaux de regards. Il peint sur de grandes feuilles de papier dont la captation en direct est projetée au fond de la salle. Il déplace la caméra, fait intervenir des petits objets et figurines, se rapproche et s’éloigne, embarquant le spectateur dans la profondeur de l’image. À mesure que la finesse de la page est attaquée par la peinture, l’épaisseur inquiétante d’une forêt émerge à l’écran. Quand un corps de femme apparaît, la vision porte une violence éblouissante et chaotique. Soudain, c’est le corps de Glowinski lui-même qui s’offre dans toute sa physicalité pour interpréter un animal paniqué. Son œil, ensanglanté de peinture sous l’œil-loupe de la caméra, évoque un film d’horreur. Manipulant des marionnettes, tantôt géantes tantôt miniatures, Glowinski multiplie les supports de représentation, lesquels s’interpénètrent. Les paysages et les figurent sautent d’un espace à l’autre dans un jeu d’échelle. Ainsi renouvellent-ils sans cesse l’effet de surprise du spectateur dont l’œil hagard saisit toute la puissance du regard dans la construction du mythe.

Fever Room d’ Apichatpong Weerasethakul prend la tournure d’un rêve collectif. Assis par terre entre des lignes de lumière, chaque spectateur devient pour son voisin une silhouette, partie prenante de son échappée dans des images répétées comme une illusion hypnotique. Quand quatre écrans apparaissent, un à un, de haut en bas et de droite à gauche, c’est rien de moins que la perception de l’espace qui naît, alors que nous étions plongés dans le noir complet. Le regard saute d’un écran à l’autre pour reconstituer une réalité morcelée, faites de visions tantôt complémentaires, tantôt paradoxales, jouant de minimes variations. Comme dans un rêve où l’on peut être à la fois loin et près, debout et couché, ce qui nous guide, plus que la raison qui chercherait à reconstituer du sens, c’est le regard. Celui qui explore et cherche son chemin dans la tentative de reconstituer un monde en trois dimensions, difracté par l’image.

Climax of the Next Scene de Jisun Kim. Photo : Jinsun Kim. 

Dans Climax of the Next Scene, Jisun Kim sonde les phénomènes de réseau, d’interconnections et de dépassement liés aux univers virtuels. Elle expose à travers une succession de vidéos mises en abîme, sa longue recherche réalisée auprès des usagers de jeux en ligne. Trois écrans noirs, « This is a world », en guise d’introduction. Un dialogue via Skype s’amorce entre deux voix incarnées par deux figurines rappelant vaguement les télétubbies. Grossièrement exécutées, elles contrastent avec le réalisme du jeu Minecraft dans lequel elles s’infiltrent. L’objectif traditionnel de ces jeux : survivre. Ici, l’artiste s’intéresse aux game denying people, des joueurs qui redoublent d’inventivité pour trouver de nouvelles manières, toujours plus spectaculaires, de faire mourir leurs avatars ou de les torturer en les maintenant confinés, entre drogue et alcool. On renverse les règles, on trouve dans le jeu un espace pour regagner une liberté que le réel ne nous offre pas. On essaie de pousser ces univers jusqu’à leur limite, recherchant la fin du monde, là où les programmateurs se sont arrêtés. Jisun Kim peint une société de données où la révolution passe par l’effacement de l’information, la réinitialisation, de soi-même et du système. La bande sonore naïve et répétitive rappelle les premiers Mario, où mourir était synonyme de tout perdre. Ici, la mort devient un jeu dont les règles peuvent toujours être déjouées par les maîtres du hacking.

La Nuit des taupes de Philippe Quesne. Photo : Martin Argyroglo. 

Philippe Quesne choisit de faire émerger à la surface, dans l’espace « public » du théâtre, un monde invisible. Un cube blanc comme une boîte de chaussures géantes, ou un décor de sitcom, se dessine dans l’obscurité de la scène. Le pic d’une pioche, comme une griffe préhistorique, en transperce le fond semant l’inquiétude chez le spectateur. La façade de carton-pâte est crevée. Bientôt, des taupes apparaissent. Elles marchent sur deux pattes et se cognent contre les parois, maladroites et essoufflées, trop encombrantes pour le petit espace de la boîte. Et puis l’arrière scène s’illumine, ouvrant sur un décor monumental de bâches et structures de bois. « Welcome to caveland ». La Nuit des taupes suit les tribulations anthropomorphes d’un clan de petits mammifères feignants la cécité, et particulièrement doués pour la musique amplifiée. Les taupes s’affairent à déconstruire progressivement le décor. La fantasmagorie du sous-sol de Philippe Quesne nous montre une caverne encombrée d’objets dont l’artificialité est un effet souhaité. Lorsque qu’un écran se dresse, c’est pour révéler, projeté, ou en ombre chinoise, une matière organique en perpétuel mouvement. Le metteur en scène soumet le spectateur à une lente temporalité, dont on ne sait si l’intention est de nous pousser à retourner vers la lumière ou au contraire de nous enfermer dans l’espace sombre de la caverne, lieu de tous les délires.

 

 

Le Kunstenfestivaldesarts a eu lieu du 6 au 28 mai à Bruxelles, Belgique.