<i>Until our Hearts Stop</i> de Meg Stuart, Until our Hearts Stop de Meg Stuart, © Iris Janke.

Danse, Berlin

Retour sélectif sur la très stimulante 28ème édition du festival berlinois Tanz Im August qui s’est achevée en beauté avec la splendide nouvelle pièce de Meg Stuart, Until Our Hearts Stop.

Par Jérôme Provençal publié le 12 sept. 2016

Pour donner une vision globale de cette édition 2016, l’on peut commencer en indiquant quelques chiffres : durant un peu plus de 3 semaines, 26 pièces ont été présentées dans 8 lieux différents de Berlin, rassemblés autour du Hebbel Am Ufer (HAU), très dynamique complexe théâtral et cœur du festival. Indicateurs de quantité, ces chiffres se montrent inopérants en termes de qualité. Au mieux suggèrent-ils l’idée de la diversité – une diversité bien réelle, le festival embrassant un vaste spectre, des pièces les plus spectaculaires aux pièces les plus singulières, des conceptions les plus (néo)classiques aux propositions les plus obliques.

Supposés pouvoir parler d’eux-mêmes, les chiffres ne disent pourtant pas grand-chose, rien d’essentiel en tout cas. Fondant toutes les pièces en un même ensemble indistinct, ils ne disent rien par exemple du (très) grand écart qui sépare Sunny, pièce hélas plus scolaire que solaire d’Emanuel Gat présentée en ouverture, d’Until Our Hearts Stop, enthousiasmante nouvelle création de Meg Stuart programmée en fin de festival. Caractérisée par une appréhension remarquable de la mise en espace et du passage du temps, cette pièce farouchement inclassable procède d’une dynamique à la fois précise et erratique, rigoureuse et ludique – une dynamique à laquelle les trois musiciens présents sur scène (Samuel Halscheidt, Marc Lohr et Stefan Rusconi) participent autant que les six danseurs/performeurs (Neil Callaghan, Jared Gradinger, Leyla Postalcioglu, Maria F. Scaroni, Claire Vivianne Sobottke et Kristof Van Boven). Aux prises avec la question de l’être-ensemble, Meg Stuart exprime ici un impérieux désir de vivre et de créer, en faisant preuve tout du long d’une jubilatoire liberté de ton et de mouvement, qui donne lieu à quelques scènes d’anthologie (on pense en particulier à l’incroyable duo de nues).  Coup de cœur de ce Tanz Im August 2016, que le public français pourra découvrir à partir du printemps 2017.

Until our Hearts Stop de Meg Stuart. Photo : Iris Janke 

 

Spectateurs en mouvement

Si elle se détache assez nettement par son audace et son ampleur, la pièce de Meg Stuart n’est cependant pas, loin s’en faut, la seule qui s’impose à l’esprit au moment du bilan. Aux Sophiensaele, très bel espace indépendant (dans le plus pur style berlinois) qui fête ses 20 ans d’existence, l’on a ainsi pu voir deux pièces à la singularité affirmée, x/groove space de Sebastian Matthias et Discotropic de niv Acosta, cherchant chacune à sa manière à bousculer les codes de la représentation et à instaurer un autre rapport avec le public, invité à déambuler librement sur le plateau aux côtés des interprètes.

Dans la pièce de Sebastian Matthias, qui s’inscrit dans un processus de recherche au long cours sur (et dans) l’espace urbain, le dispositif scénique transforme le plateau en une (dense) zone de circulation, où se créent et se croisent des trajectoires multiples – à l’image des flux incessants qui se croisent dans le tissu urbain. Brut et sophistiqué (notamment au niveau du son et de la lumière), ce dispositif subtilement participatif transmet par ailleurs au spectateur le sentiment de faire corps avec les autres spectateurs et les interprètes, tous constituant une même communauté en mouvement permanent. Dans la pièce de niv Acosta, le spectateur reste spectateur mais un spectateur mobile, qui peut se déplacer comme il l’entend à l’intérieur d’un dispositif hybride très particulier – entre installation vidéo, défilé de mode, spectacle de danse/performance et soirée en club – pour suivre (ou pas) les évolutions des interprètes, au son d’une musique électronique très tonique mixée en direct. À travers ce dispositif, parsemé de références à l’afro-futurisme, la disco, l’esthétique queer ou encore le voguing, se déploie un univers résolument hors normes, conçu à partir d’une réflexion critique sur la représentation des corps noirs dans les médias.

 

Jeux de ping-pong

Présentées toutes deux au HAU 3, deux autres pièces laissent aussi une belle empreinte en mémoire : Mercurial George de Dana Michel, solo transversal et transformiste basé sur un art du bricol(l)age non-conformiste, et Relative Collider du duo Pierre Godard & Liz Santoro, projet très atypique combinant chorégraphie, neurosciences et mathématiques pour générer une pièce en forme d’étrange rêverie géométrique, dont les motifs répétitifs (au niveau de la danse comme de la musique) se complexifient, se ramifient et s’intensifient petit à petit, jusqu’à devenir totalement hypnotiques (1).

Enfin, élément récurrent de la programmation du Tanz Im August, le lien avec le passé s’est manifesté cette année en particulier dans Monument 0.1 : Valda & Gus et Monument 0.2 : Valda & Gus. Conçu en binôme par Eszter Salamon et Christophe Wavelet, ce diptyque met en scène Valda Setterfield et Gus Solomons Jr., deux danseurs légendaires de la postmodern dance américaine (ayant travaillé, entre autres, avec Merce Cunningham, Yvonne Rainer et Martha Graham), aujourd’hui âgés de plus de 70 ans. Dans un format oscillant, d’un volet à l’autre du diptyque, entre performance, conférence et installation vivante, ils évoquent leurs parcours en égrenant des souvenirs et en esquissant des mouvements et pas de danse : à rebours du didactisme pontifiant, l’ensemble, d’une remarquable alacrité, procure un plaisir extrêmement vivifiant (2).

 

 

1. Lire « Tout est une affaire de ping-pong », la critique de Charlotte Imbault publiée le 27 mars 2014 sur Mouvement.net

2. Lire « Danser et parler en même temps », l’entretien avec Eszter Salamon par Gérard Mayen et Léa Poiré, publié dans le n°81 de Mouvement.

 

> Le festival Tanz Im August a eu lieu à Berlin du 12 août au 4 septembre.

> Until Our Hearts Stop de Maguy Marin, du 26 au 30 avril 2017 au Théâtre Nanterre- Amandiers ; du 4 au 5 juillet au Festival de Marseille.