<i>Hyper Fruit </i>de Ludvig Daae et Joanna Nordahl Hyper Fruit de Ludvig Daae et Joanna Nordahl © p. D. R.
Critiques Danse festival

Danse à Bergen

Prenant part à la célébration des 500 ans de l’Utopie de Thomas Moore, le festival biennal de danse contemporaine norvégien Oktoberdans met en perspective nos utopies et distopies contemporaines. Trois jours d’effervescence chorégraphique dans la ville de Bergen, nichée à la porte des Fjords.

Par Léa Poiré publié le 16 nov. 2016

 

Une longueur d’avance

Le rendez-vous est donné dans la piscine désaffectée de Bergen, aujourd’hui en passe de devenir le nouveau lieu du Bit (Bergen international theatre) Teatergarasjen. Les odeurs de café et des gaufres norvégiennes se joignent aux conversations, quand un bruit retentit. Le barman se transforme en danseur et décroche de l’intérieur d’un néon un petit cube noir qui sera le guide tout au long de la pièce. Rejoint par un acolyte, ils récupèrent une série de lettres cachées dans les recoins du hall. Celles-ci s’assemblent en mots, se décomposent en phrases dans un Scrabble chorégraphique puis nous invitent à passer une porte à la dérobée. Au détour d’un couloir, les guides changent et nous transportent dans un dédale : vestiaires, sauna, sanitaires, salle de sport, pièces exiguës ou encore salle de bricolage dans chaque espace se déroule des situations et micro chorégraphies.

Obscur et désert, le bâtiment semble lui aussi  s’exprimer : de la fumée s’échappe d’une bouche d’aération, un fil électrique se rembobine tout seul et les flotteurs s’animent. L’aventure monte en tension et bascule en un thriller imaginé par le collectif In situ : Carry On, applique son nom au pied de la lettre.

 

Compagnie nationale 

 

Løperjenten (reconstructed) de Carte blanche. p. D. R.

A Bergen, difficile de faire plus local qu’en allant voir la compagnie nationale contemporaine Carte blanche. Le sujet de leur nouvelle création s’intéresse au film Løperjenten (Trahison) de la norvégienne Vibeke Løkkeberg. Prenant place dans le Bergen d’après-guerre, le huis clos conte les problèmes conjugaux d’un père alcoolique et une mère dépressive, à travers les yeux de leur fillette. Hooman Sharifi (l’actuel directeur norvégien-iranien) réinvente l’histoire de ce film qui a beaucoup contrarié les habitants. Lancés à corps perdu dans une chorégraphie sans répit, les 14 danseurs évoluent dans des espaces personnels réduits et on regrette le manque d’accessibilité de ce projet presque psychanalytique.

 

Lanceuse d’alerte : Unrelated

 

 

Avec une fougue permettant plus d’empathie, la Canadienne Daina Ashbee nous fait part de son émotion quant aux mystérieuses disparitions de milliers d’enfants et femmes amérindiennes dans son pays. Si nul ne sait vraiment ce qui se trame, une enquête nationale vient d’être lancée, pointant déjà des réseaux massifs de prostitution. Le sujet est sombre et la danse glaçante, grinçante. Deux femmes nues – aux visages tantôt dissimulés sous leurs cheveux, tantôt fixés avec insistance sur le public – semblent prises au piège d’un labyrinthe sans issue : « La pièce est très violente, sans résolution, je ne voulais pas de fin heureuse car je suis profondément en colère face aux violences faites à ces femmes, je porte en moi cette énergie sombre. » nous dit la chorégraphe. Contre le mur blanc une danseuse se jette avec désespoir tandis que l’autre essaye de se vêtir, sans succès. Unrelated porte avec émotion et vulnérabilité le cri étouffé des femmes amérindiennes dont le destin a été effacé.

 

Hyperpop : Hyperfruit

 

 

A Oktoberdans les sujets graves laissent aussi place à des préoccupations individuelles. Le chorégraphe Ludvig Daae et la vidéaste Joanna Nordahl, créateurs de la pièce Hyperfruit, expliquent autour d’un verre : « La danse est comme un contenu pas toujours lisible. La chorégraphie en revanche, est appliquée comme une structure, pour donner une lisibilité, une dramaturgie. On se questionnait : est-il possible d’utiliser une autre structure que celle de la chorégraphie pour créer notre performance ? Est-ce qu’on pourrait lui appliquer celle d’Internet ou plutôt de notre utilisation d’Internet ? » Changements de costumes, accélérations, pause et play et onglets accumulés, on navigue entre clips, skypes, et danses pop-up entre réel et irréel. Mais cette différenciation binaire est certainement vaine car « Si tu admets que tu passes 50% de ton temps sur internet et que internet n’est pas la vraie vie alors est-ce que tu perds 50% de ta vie ? » questionne Joanna Nordahl. Plongés littéralement dans un tunnel de fumée et de projections numériques dans une esthétique popissime, la pièce porte une question plus profonde : Comment nos relations interpersonnelles ont-elles évolué ? Assis au bord d’une mer numérique, et discutant en face à face sur le fait qu’ils ne parlent plus en face à face, Ludvig et Johanna touchent un point sensible de notre société connectée.

 

Stripp ta vie

Stripp de Olga Sonja Thorarensen. p. D. R.

Olga Sonja Thorarensen est Islandaise, elle est aussi actrice. Sa carrière a débuté avec un stage – non rémunéré, cela va de soi – dans un théâtre de Berlin. C’est donc pour couvrir ses dettes et s’assurer un revenu qu’elle accepte un travail de stripteaseuse en club. Calmement, juchée sur ses très hauts talons transparents, en robe résille bleu ciel, elle  débite ainsi son histoire, entrecoupée de danse et de sessions skype face caméra. Avec elle la danseuse-chorégraphe Brogan Davison, jeune british au corps arrondi, remet les faits en perspective ou détourne l’attention dans des monologues introspectifs pas forcément évidents à suivre. Chevelure blonde, bouche de poupée et silhouette filiforme pour l’une, coupe courte et costume saumon perlé pour l’autre, sur fond de tapis miroir et lourd rideau de velours beige, l’esthétique chaloupée dénote avec l’atmosphère aussi sévère que captivante que Stripp réussit à sédimenter.

 

> Oktoberdans a eu lieu du 20 au 29 octobre à Bergen, Norvège

> L'hôte, de Ina Christel Johannessen (Zero Visibility) du 22 au 26 novembre au théâtre du Monfort, Paris