<i>Tragedy Reloaded</i> de Maya Bösch Tragedy Reloaded de Maya Bösch © Laura Spozio.
Critiques Théâtre

Dans le corps du texte

Maya Bösch

Au Flux Laboratory, à Genève, Maya Bösch « recharge la tragédie » avec des mots puisés chez Eschyle et Jelinek, judicieusement « mis en espace ».

Par Jean-Marc Adolphe publié le 9 sept. 2015

Un visage, gros plan, projeté plein cadre, sur un écran incliné. Et des mots qui vous cueillent de plein fouet. Et ne vous lâchent pas : « « Quel pays peut nous accueillir ? Aucun. […] Qui dit quoi ? Qui fait quoi ? Qui agit ? » Questions forcément remuantes, à l’heure où s’invite dans l’actualité le flot de l’exode, et où il aura fallu l’impact émotionnel de la photo d’un corps d’enfant échoué sur une plage turque pour que les dirigeants européens se soucient enfin du droit d’asile. Avec Tragedy Reloaded. Prélude 2, créé au Flux Laboratory à Genève du 1er au 6 septembre, dans le cadre du Festival de La Bâtie, la metteure en scène Maya Bösch (ex co-directrice du GRÜ / Transthéâtre et Prix Suisse du Théâtre en 2015) n’imaginait sans doute pas être ainsi rattrapée par le réel. Au demeurant, Tragedy Reloaded n’est pas un « spectacle sur les réfugiés », au sens où il se serait agi de puiser dans l’actualité la matière d’une transposition scénique. Dans un entretien réalisé en amont du spectacle, Maya Bösch évoque « le désir de reprendre une forme qui ne repose pas tant sur le récit d’une action que sur une réflexion politique à partir d’une situation. »

Dans la première partie, Eschyle fournit le matériau à partir duquel Maya Bösch compose une partition chorale. Elle s’est appuyée sur la récente traduction d’Irène Bonnaud, dans laquelle Les Suppliantes deviennent Les Exilées. « Toute pièce ancienne en langue étrangère se doit d’être régulièrement retraduite pour rester parlante. Et ce n’est pas seulement une question de vocabulaire, mais aussi de rythmes, de leviers de vitesse », écrivait Jean-Pierre Thibaudat de la mise en scène qu’en fit elle-même Irène Bonnaud en 2013. Dans la proposition de Maya Bösch, face à un groupe réduit de spectateurs assis à même sol, six femmes (Sylvia Amato, Mounira Barbouch, Elisa Dusapin, Bianca Ianuzzi, Marina Keltchewsky et Karine Piveteau), se tiennent elles aussi assises, corps sous cape et visages à demi-dissimulés par un tissu, entre voile et masque. De ces silhouettes en pénombre, à peine éclairées par des tubes de néon, les voix – à l’unisson ou en canon, parfois un cri ou encore l’essence d’un chant – détachent les syllabes, comme s’il fallait exhumer les mots d’une gangue (ou d’une langue) terreuse, et leur redonner souffle. Elles sont Danaïdes, cherchant asile au pays d’Argos après avoir fui l’Egypte et le mariage forcé. Mais hormis les quelques références à Zeus et à la génisse Io, les prélèvements choisis par  Maya Bösch dans la pièce d’Eschyle nous parlent d’aujourd’hui, « cette époque qui fait tourner les têtes. »

La seconde partie de Tragedy Reloaded est radicalement différente. Au premier étage du Flux Laboratory, les actrices ont pris place dans le studio de danse, et les spectateurs, tout à l’heure si proches, sont tenus à distance derrière des portes vitrées. Les corps se sont dénudés et les femmes se maquillent. Peep-show, maison de passe ? Derrière la vitre, les seins comprimés dans un bustier noir, celle que l’on pourrait dire tenancière du lieu (Jeanne de Mont) égrène en termes crus le commerce des chairs, les amours tarifées et les « prestations » qui peuvent ou non se négocier. Le matériau textuel est ici Animaux, une pièce de théâtre de l’Autrichienne (et Prix Nobel de littérature) Elfriede Jelinek. Légèrement cambrée, ne lâchant pas les spectateurs du regard, Jeanne de Mont est absolument formidable dans l’emprise à la fois drôle (drôle ? pas vraiment…) et glaçante d’un monologue qui ne laisse aucun répit.

D’Eschyle à Jelinek, des « exilées » aux « prostituées », le sens du « montage » ainsi opéré par Maya Bösch ne se laisse pas aisément appréhender. « La prise de parole féminine est toujours un défi, une scission, une démultiplication entre des rôles contradictoires », avance la metteure en scène, qui ajoute : « C’est en construisant une porosité entre les deux auteurs, entre les deux espaces utilisés au Flux Laboratory par le traitement de la vidéo et du son, qu’apparaissent leurs résonances politiques. En traitant des rapports d’exclusion, de la puissance sexuelle du corps des femmes et de leur potentiel révolutionnaire qui risque toujours de provoquer le chaos dans l’ordre et la logique de l’univers masculin, nous parvient aussi une charge contre la marchandisation des corps et des dérives du capitalisme. » Peut-être n’est-ce pas aussi simple ; pas aussi explicable. Le sens qui circule d’Eschyle à Jelinek ne saurait en effet être réduit à « la marchandisation des corps » et aux « dérives du capitalisme. » Doit-on absolument chercher ce qui fait sens, ou s’en tenir à la sensation qu’un sens circule, entre des univers et des mots poreux ? Là est peut-être la plus grande réussite de Maya Bösch, dans la façon très aiguë qu’elle a de mettre en espace une proposition théâtrale (dans un « espace à espaces » comme l’est l’écrin du Flux Laboratory) et d’y inclure les spectateurs, en chœur et chacun(e) pour soi.

 

Reloaded Tragedy de Maya Bösch a été présenté du 1er au 6 septembre au Flux Laboratory, Carouge, Suisse.