<i>Domino</i> du Vasistas Theatre Group Domino du Vasistas Theatre Group © Agne Smellon.

Crises sociales

Vasistas Theatre Group / Patricia Apergi

Deux pièces venues d’Athènes mettaient récemment en scène de micro-sociétés anxiogènes et absurdes. Domino du Vasistas Theatre Group attrape l’humanité juste avant la chute ; dans Cementary, c’est comme après l’apocalypse que Patricia Apergi fait danser les survivants. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 13 mars 2017

 

Les occasions de découvrir des artistes grecs sont rares en France. Assister, à une semaine d’intervalle, à Domino du Vasistas Theatre Group (à Montreuil) et à Cementary de la chorégraphe Patricia Apergi (à la Maison de la danse, Lyon) était une chance, et posait question. Dans leurs esthétiques singulières, ces deux pièces installent sur scène des micro-communautés blessées et les luttes individuelles pour y exister ou y survivre. Cementary, créée quatre ans après Domino avance un pas de plus dans la déliquescence sociale en inventant une partition chorégraphique pour sans-abris. L’équation Grèce = Crise est alors facile à faire. Et on s’interroge : projection de notre regard ? Encrage politique de ces créations dans l’âpre réalité athénienne ? Ou parti pris d’une programmation française, encline à proposer une image, en crise elle aussi, de ce pays d’Europe ? 

 

Domino du Vasistas Theatre Group. Photo : Agne Smellon

Pantins et automates

Si rapprocher Domino et Cementary pose problème, ce n’est pas moins une évidence. Pièces collectives à la frontière de la danse et du théâtre, elles fonctionnent toutes deux sur des confrontations entre le groupe et l’individu ; des logiques de délitement et de regroupement. Dans la première, treize êtres en formation serrée et en uniforme gris – mi blouse d’infirmière, mi combi de mécano – nous attendent sur scène dans une lumière chaude. Si on les scrute avec attention, des petites oscillations se dessinent progressivement dans ce corps collectif. Mais c’est avant tout sur l’horloge numérique que nos yeux s’arrêtent : dans un compte à rebours dénué de logique, le temps semble s’être arrêté. La masse se met alors en mouvement d’un pas unique. Chacun à leur tour, les interprètes sortiront du rang pour tenter quelque chose. Ils seront toujours rattrapés par la violence collective. Il semblerait que le Vasistas souhaite moins parler de ces tentatives qu’illustrer l’infini panel des horreurs dont un groupe est capable. Manipulation politique des masses, affrontements économiques entre ceux qui ont mangé et les autres, sexisme, racisme, tout y passe. Toujours le collectif se reforme.

La société  de SDF dessinée par Patrica Apergi est presque mythologique. Sous une voûte de tissu qui ressemble aux vieilles pierres d’une cité antique étouffante, il en va d’un chœur (et d’un souffle) qui se cherche, plus que d’un groupe qui déraille. Les danseurs, dos et tête courbés en angles inquiétants sont plus pantins qu’automates. Leurs gestes hachés se déploient en canon sur des rythmes décalés.

Cementary de Patricia Apergi. Photo : C. Ganet 

Uniformisés ou cassés, ces corps se mettent en branle dans des dramaturgies distinctes. Domino joue de la boucle, comme un jukebox détraqué qui repasserait toujours les mêmes chansons, appellerait aux mêmes mouvements (sacrés, militaires, nostalgiques ou sensuels), aux mêmes tentatives et aux mêmes échecs. Pourtant moins théâtral, Cementary tisse une progression narrative par saynètes qui souffre encore de quelques longueurs. La chorégraphie joue de la répétition gestuelle au sein de formations géométriques changeantes. Mises en valeur par les nappes de musique de Vassilis Mantzoukis et les lumières de Nikolaos Vlasopoulos, elles dessinent des tableaux et des univers successifs. Seule en scène dans le noir, puis en meute, en un corps puis enfin en groupe, l’héroïne finit par faire société. Étrangement, les deux pièces s’achèvent sur un même éternel baiser. Comme s'il fallait repartir de là, pour tout reconstruire.

 

Domino du Vasistas Theater Group a été présentée du 28 février au 3 mars au Nouveau Théâtre de Montreuil (Un souffle grec)

Cementary de Patricia Apergi a été créée les 8 et 9 mars au festival Sens dessus dessous de la Maison de la danse, Lyon (avec la complicité du Toboggan, Décines)