<i>Concrete</i> de Maud Le Pladec, Concrete de Maud Le Pladec, © Konstantin Lipatov.

Chef d’œuvre

Maud Le Pladec

Double actualité pour Maud Le Pladec : sa succession à Josef Nadj à la tête du CCN d’Orléans et la première parisienne d’une pièce créée l’an dernier en Bretagne, Concrete (faux-ami britannique, s’il en est), dans le cadre du précellent programme d’Anne Sauvage, June events.

Par Nicolas Villodre publié le 15 juin 2016

Manque pas grand chose pour que ce spectacle son, corps et lumière soit, carrément, un chef d’œuvre. On est sevré non pas de danse mais de chorégraphie – de pas de danse, précisément. Ce qui est dommage de la part d’une choré-auteure désormais réputée. Le meilleur, le début, eût du être, comme toujours, à la fin. L’agencement des numéros dansés finit, comme les interprètes, par s’essouffler, à force de redites. L’esthétique Johnny Clegg des costumes griffés Alexandra Bertaut est discutable, ceux-ci étant plus fonctionnels que seyants.

Sinon, le reste est très convaincant, qui aboutit, et ce n’est pas si fréquent dans le contemporain, à un opéra d’esprit rock, du niveau des shows légendaires d’un Frank Zappa. Il faut dire que la metteuse en scène est partie d’une compo musicale de Michael Gordon, bien servie (et enrichie) par la prestation fracassante de l’ensemble Ictus (1) que nous avions pu apprécier en 2013 au Théâtre de la Ville dans le ballet Drumming de Anne Teresa De Keersmaeker, il est vrai dans une formation différente.

Les arrangements vocaux, longuement répétés par des danseurs devenus chanteurs grâce à Dalila Khatir, mis en valeur par Pete Harden ainsi que la qualité du traitement sonore au Théâtre de l’Aquarium méritent d’être soulignés. D’autant que les techniciens étaient théoriquement (symboliquement) en grève, ce soir-là, contre la loi anti-travail, comme ils l’ont d’ailleurs fait savoir dans leur speech, avant la représentation. La régie lumière de Nicolas Marc et l’installation de « cinéma élargi » imaginée et concrétisée par la talentueuse Sylvie Mélis font d’emblée sensation. La jeune femme a conçu une boucle pelliculaire que diffuse bruyamment un projecteur 35 mm disposé face au public. Le faisceau lumineux utilisant le tapis en PVC comme écran, produit d’imprévisibles zig-zags. On pense au maestro du domaine, Anthony McCall, auquel la fondation Gaspar de Barcelone rend actuellement hommage, et à feu Giovanni Martedi, qui avait fait ses débuts pas loin de l’Atelier de Paris, à Paris VIII, dans la section « cinéma expérimental » de la fac de Vincennes canonisée par Virginie Linhart dans son récent documentaire.

Les danseurs (Olga Dukovnaya, Maria Ferreira Silva, Corinne Garcia, Régis Badel, Julien Gallée-Ferré) mouillent qui leur maillot, qui leur mini robe, short ou pantalon de jogging, une heure durant. À eux cinq, ils parviennent à prendre en otage leurs neuf collègues de bureau en les encerclant façon indiens fondant sur un convoi de pionniers. Il va de soi que la fête nocturne tourne à l’orgie païenne, à la bacchanale druidique, au sacre post-soixante-huitard, c’est-à-dire, sans sacrifice aucun.

 

1. formé de Nico Couck, Dirk Descheeemaeker, Chrissy Dimitriou, Carlos Galvez Taroncher, Gerrit Nulens, Caroline Peeters, Jean-Luc Plouvier, Herwig Scheck et Tomonori Takeda.

 

Concrete de Maud Le Pladec a été créé en novembre 2015 à Rennes (festival Mettre en scène) et présenté le 14 juin à l’Atelier de Paris (June events).