<i>Democracy in America</i> de Roméo Castellucci Democracy in America de Roméo Castellucci © Guido Mencari
Critiques Théâtre

Cérémonial démocratique

Sur les traces de Tocqueville, Romeo Castellucci décortique les fondements de la démocratie à la lumière de ses exactions d’hier et d’aujourd’hui, dans une fresque aussi expressionniste que symbolique. 

Par Audrey Chazelle publié le 2 nov. 2017

Romeo Castellucci est un expressionniste qui a le sens de l’actualité. Par couches, par touches, il s’empare du texte fondateur d’Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1830) qui étudie la structure du système politique modèle de l’Occident, à commencer par son système carcéral. Par une superposition de corps, de matières et d’effets, le metteur en scène dessine une fresque de tableaux vivants, référencée, documentée, qui porte les signifiants de son récit au-delà du symbolisme. Le maître d’œuvre use de tous les langages scéniques – théâtre, danse, cinéma – pour créer le vertige de l’image, porté par une troupe exclusivement féminine, cette fois. 

À l’image de la glossolalie, cette expression verbale incompréhensible qui émerge dans un état de transe ou d’envoûtement, dont la définition fait office de prologue à la pièce, Castellucci embarque le spectateur dans un paysage à la fois familier et étranger, réaliste et mystique. On y voyage par tous les sens. La mise en abîme de l’image se juxtapose à celle de l’espace sonore créé par le compositeur Scott Gibbons. Bruitages et autres effets amplifient l’enjeu et l’impact de chaque scène. L’écran en premier plan se lève sur une armée de pom-pom girls officiant dans un ballet militarisé, messagères du projet à l’œuvre – Democracy in America. Leurs anagrammes glissent vers d’autres titres comme « Cocain Army Medicare » ou encore « camera demoniac cry ». S’ensuit, une liste de nom des républiques de ce monde qui nous rappellent involontairement les pires massacres encore aujourd’hui perpétrés par ces organisations, entre autres à Myanmar contre les Rohingyas.

 

 

Divine Comédie

Cette œuvre fait récit de l'histoire de la démocratie à travers les âges, les mythes, les actes et les symboles, à coup de guerres, d’exterminations, d’assimilation, de traités et de règles, jusqu’à la rédaction de ses piliers, de sa Constitution. Le metteur en scène choisit 18 femmes pour enfiler tour à tour le costume d’une armée moutonnière, d’une communauté amérindienne, de ce couple de paysans à la peau noircie, des juifs « sans-dents » à qui la terre promise d’Amérique ne donne que des pommes de terre pourries. La folie éclate, la parole se libère, notamment à travers la souffrance d’une mère qui abandonne son enfant malade et laisse tout à coup jaillir son esprit sain dans la bile de ses entrailles. La présence de Dieu n’est pour elle finalement jamais aussi crédible que dans le blasphème. Et malgré l’horreur de son geste et son appel au châtiment, c’est déshabillée de tout soupçon qu’elle épouse la danse folklorique de la divine comédie… 

C’est notre propre regard, notre propre intervention, dirigée mais pas toujours consciente, que l’artiste n’a de cesse d’interpeler. L’exploration de Tocqueville lui sert de support à questionner le socle des sociétés démocratiques cimenté par le colonialisme en même temps que les rapports de domination qui font normes aujourd’hui. L’esclavage des prisonniers est mis en parallèle avec l’extermination des populations amérindiennes, et notamment celles des Grands Lacs, les Ojibwé, contraints de renoncer à leur langue, de faire peau neuve, pour s’adapter à la population anglophone et puritaine. Une idéologie fondée sur l'autorité de la majorité ressemble finalement à une dictature. Comme dans tous les récits de Castellucci, le mythe se marie avec le documentaire, le symbolique avec le factuel, pour dépeindre une civilisation prisonnière d’une pensée judéo-chrétienne. Le cérémonial démocratique structuré par le metteur en scène s'achève sur cette dernière image de l'enfant abandonné, de ce corps désincarné. Là encore, la force suggestive de l’image nous rappelle cette photographie d’enfant échoué sur la plage, érigé en martyre, sans que ne se pose la question de la responsabilité.

 

 

> Democracy in America de Romeo Castellucci a été présenté du 12 au 22 octobre à la MC93, Maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny ; les 7 et 8 novembre au Manège, Maubeuge ; les 25 et 26 janvier à la Filature, Mulhouse ; les 1er et 2 février à Bonlieu, Annecy ; les 7 et 8 février à la Comédie de Reims