<i>La Femme brouillon</i> de Amandine Dhée, éditions La Contre allée, 2017 La Femme brouillon de Amandine Dhée, éditions La Contre allée, 2017 © p. D. R.
Critiques littérature

Lézard contre-offensive

Avec La Femme brouillon, publiée aux éditions La Contre allée, Amandine Dhée tranche dans le vif : elle conjugue maternité et politique dans une langue et un rythme percutants.

Par Natacha Margotteau publié le 17 févr. 2017

 

 

 

 

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » (Fureur et Mystèrede René Char, 1948)

Cette citation en guise de préambule donne le ton de La Femme brouillon d'Amandine Dhée : vous n'êtes ni au royaume des Bisounours ni au pays de la guimauve.

 

In utero veritas ?

La femme brouillon est décevante. Pour elle, la maternité n'a rien de naturel. Elle n'a jamais cru aux « histoires de spermatozoïdes, de gamètes et d'ovulation ». Elle ne connaît pas la durée de son congé maternité ni comment on tient à jour le carnet de suivi de grossesse avec les bons documents. Son expérience de la douleur se limite au souvenir d'un doigt coincé dans une porte métallique. Elle oublie de prévoir les vêtements de sortie de la maternité pour le bébé - bébé qu'elle ne sait ni changer, ni laver. Pour autant, la femme brouillon n'est pas Pierre Richard, cumulant gaffes et impairs. Elle n'est pas une catastrophe, elle vit une catastrophe – non pas une tragédie mais un de ces événements qui bouleversent une vie et dont les conséquences sont imprévisibles : la maternité.

Blogs, articles et livres à la pelle sont là pour guider les femmes, nous direz-vous.  Mais « cette société qui rêve d'un accouchement propre » avec ses « publicités où le sang des femmes demeure mystérieusement bleu » apparaît dans le livre comme une véritable fabrique de la « Mère parfaite qui fait partie des Grands Projets Inutiles à dénoncer absolument. » Le tout un chacun qui se sent autorisé à dicter la conduite, la sollicitude à géométrie variable, les sujets de conversation réservés, la bien-pensance sur la parentalité, etc… ici, pas question de materner le lecteur.

 

Écriture du désordre

La femme brouillon est dérangeante. Elle s'étonne qu'on ne lui demande pas pourquoi est-ce qu’elle a fait un enfant. Ce texte dit les doutes et les ambivalences d'une femme qui n'est pas Une. Loin des évidences de la procréation comme accomplissement ultime, le personnage est écartelé entre plusieurs identités : l'ado-blessée qui règle ses comptes, la femme-lézard (incarnation jubilatoire du cerveau reptilien) qui fait sa peau, la demi-mère qui tâtonne, la féministe qui culpabilise, l'écrivaine qui résiste. Cette tension ponctue le texte d'interrogations incisives : « Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? / Où dire la violence d'être habitée par un autre ? / J'ai fait tout ce chemin pour ça ? Discuter poupons entre femmes pendant que les hommes picolent à côté ? / Ça s'éduque vraiment un enfant. » De constats grinçants : « J'ai peur qu'on me rende docile à coup de chimie / Quoi qu'il arrive, notre corps commence et finit entre les mains des autres / Le père est une mère très acceptable. »

 

« Transmettre la folie »

Femme brouillon en ébauche permanente, ce livre ne cherche aucune mise au propre. 34 courts textes saccadent ce récit qui n'enrobe rien. Des sortes de brèves en clin d'œil, sans caractère exhaustif ou psychologisant, mais où se percutent, pêle-mêle, mises en situation, questionnements et les contradictions de la femme brouillon. On chemine avec l'auteure sur une ligne de résistance sinuant entre les discours dominants et la tentation d'y céder. « Je me surprends parfois à jouer à la Mère, à contribuer à cette escroquerie. Profiter de la maternité pour passer mes désirs à la trappe, laisser le couple et la famille tracer mes contours, autoriser les autres à circuler en moi et ne fermer aucune porte. Ne plus vivre l'angoisse d'être libre, comme c'est tentant. » Ce livre ne tient pas non plus du manifeste-mode d'emploi. C'est une écriture en instinct de survie avec pour projet rampant de décapiter la Mère parfaite qui menace à l'intérieur de soi. Dans une typologie en trois temps, Amandine Dhée croque avec ironie des profils justes et savoureux comme autant de traquenards intérieurs auto-programmés. La femme brouillon bataille pour reprendre du territoire à la femme-lézard - elle qui se fiche de la littérature et brade l'intimité – et réinvente : « Il paraît que les rôles non sexués, ça fout en l'air les fondements de notre société. Tant mieux, on en créera d'autres ». Toujours avec humour et persévérance, retrouvant souffle, poésie et folie entre des coquilles d'oeuf et des miettes de pain. Brouillon.« Est-ce que le bonheur est une déclaration d'intention? »

 

> La Femme brouillon de Amandine Dhée, éditions La Contre allée, 2017. 96 pages, 13 euros