<i>Combat de carnaval et de Carême</i> d'Olivia Grandville, Combat de carnaval et de Carême d'Olivia Grandville, © Marc Domage.

Carnaval contre Carême

La chorégraphe Olivia Grandville recréé une peinture de Brueghel l’Ancien. Et prouve ainsi que danse et arts plastiques continuent de faire bon ménage. 

Par Nicolas Villodre publié le 19 juin 2017

D’après la légende, la danse moderne serait née d’une illumination, celle de Ruth Saint Denis, qui fut frappée par la vision d’une affiche vantant des cigarettes égyptiennes et il semble acquis que la pionnière de la danse libre, Isadora Duncan, stylisa les poses de tanagras qu’elle contempla longuement au British Museum.

En cette période d’idoles (politiques) et de jeûne (religieux), la nouvelle pièce d’Olivia Grandville, Combat de Carnaval et Carême tombe à pic. En effet, quoique inspirée d’une œuvre du temps jadis – une peinture sur bois de Brueghel l’Ancien datée du milieu du XVIe –, la vision de la chorégraphe ne donne pas l’air d’en être l’adaptation mais bel et bien une recréation ou, plus simplement, une création contemporaine, par son contenu comme par sa forme. Danse et arts plastiques continuent donc de faire bon ménage. On se souvient que Bob Wilson rendit en son temps hommage à Cézanne (et, par là même, à la danseuse et chorégraphe japonaise Suzushi Hanayagi) dans la vidéodanse La Femme à la cafetière (1989) produite par Virginie Herbin et le Musée d’Orsay – dans cette même série de courts métrages, Preljocaj détourna le geste de travail dépeint par Caillebotte dans Les Raboteurs de parquet (1875) et Larrieu mit en scène les petits ramoneurs de Charles Nègre dans le film coréalisé avec Luc Riolon, Quai Bourbon (1986).

Tandis que Chopinot, épaulée par Gaultier, magnifia le Moyen Âge avec un ballet extrêmement fluide intitulé Saint-Georges (1991), plus récemment, nous avons eu le plaisir de découvrir la version de Chouinard du Jardin des délices de Bosch proposée à l’occasion du 500e anniversaire de la mort du peintre flamand. Ayant, comme sa consœur montréalaise, fait appel à une dizaine de danseurs, Grandville résiste à toute velléité décorative, costumière, illustrative ou emblématique. Elle fait confiance à son expert patenté en éclairage, Yves Godin, qui enlumine le plateau avec d’efficaces rampes l’encadrant et le surplombant et un mauresque linéament de néon ductile faisant office de lustre de théâtre – ou de céleste couverture. Une B.O. discrète, au sens linguistique, pour ne pas dire discrépante, nullement envahissante, d’Olivier Renouf alterne avec les esches vivaldiens printaniers, le thrène du haute-contre, la voix off de la choré-auteure lisant la description précise du tableau par Claude Gaignebet et, au finale, amplifiant ses consignes transmises par oreillette aux interprètes sous forme de verbes d’action.

Les danseurs ont du pain sur la planche, qui ont à animer l’image fixe, à incarner, mimer ou caractériser une vingtaine de personnages chacun, à déambuler, en long, en large et en travers sur l’immense plateau mis à disposition, à jouer à toutes sortes de jeux d’enfants, à grimacer ou à singer, en suivant le tempo préalablement fixé par un métronome, l’inspiration du moment et en respectant, dans la mesure du possible, les didascalies transmises par les écouteurs de walkman, le tout en évitant de se heurter aux collègues de bureau. Ils ne sont pas avares de leur énergie et méritent d’être mentionnés : Bryan Campbell, Konan Dayot, Garspard Guilbert, Aurélie Mazzeo, Maximin Marchand, Martina Musilova, Asha Thomas, Sylvain Riejou, Tatiana Julien, Lise Vermot.

Le couple antagoniste carnaval-carême est mis sens dessus-dessous par la chorégraphe, qui préfère finir son spectacle par l’enfarinement général de sa troupe et la mise à nu des interprètes, ce qui ne manque pas de susciter le rire défensif du jeune public du 9-3 convié à la fête. Ce parti pris lui permet de dépasser dialectiquement le motif originel du combat, tel que souligné par les interdits alimentaires et le rythme saisonnier du calendrier catholique-romain. Au profit de la distinction esthétique nietzschéenne entre l’apollinien et le dionysiaque.

 

 

> Combat de carnaval et de carême d’Olivia Grandville a été présenté les 16 et 17 juin au NTM (Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis)