<i>Letzlove Portrait Foucault</i> de Pierre Maillet Letzlove Portrait Foucault de Pierre Maillet © Tristan Jeanne-Valès.
Critiques Théâtre

Portraits d'idées

Pierre Maillet / Guillermo Pisani

Guillermo Pisani clôture la première série des « Portraits », initiés par la Comédie de Caen avec une pièce consacrée au sociologue Pierre Bourdieu. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 6 févr. 2017

Ce soir là, le co-directeur de la Comédie de Caen, Marcial Di Fonzo Bo est « réellement content ». La première de Portrait Bourdieu, écrit et mise en scène par Guillermo Pisani s’est bien passée. Pendant la représentation, il a jeté des coups d’œil inquiet à un couple de spectateurs historiques « assidus et magnifiques » du CDN qu’il dirige depuis deux ans avec Elise Vigier. « Je crois qu’ils ont vécu une sorte de secousse. Ils semblaient véritablement interpellés. Ce spectacle produit ça. »

Présentée dans le cadre d’Écritures partagées, le nouveau festival annuel de la Comédie de Caen, Portrait Bourdieu marque la fin d’un cycle. Tous les artistes associés ont désormais eu l’opportunité de s’illustrer dans cet exercice de style. Une carte blanche leur permettant « de parler, dans une forme simple, d’un personne qu’ils admirent, de partager une figure qui a été marquante à un moment de leur parcours ».

 

L’héritage de Foucault

À rebours de la vague de biopic (« souvent creux, voir morts nés » pour Marcial di Fonzo Bo) qui a envahi le cinéma, oscar à la clé et débauche de moyens, les Portraits de la Comédie de Caen ne visent ni la biographie chronologique, ni l’exhaustivité. Ils s’infiltrent dans un petit détail, une situation, un dispositif, et s’en servent de prisme pour concentrer les enjeux de destinées contemporaines (Pasolini, Koltès, Carmelo Bene, etc.).

Derrière ce nom générique se cachent ainsi des formes très différentes. « L’idée, c’est d’explorer toutes les directions. Se dire qu’un spectacle peut partir d’une conversation, d’une page, d’une admiration, poursuit le directeur. Et rapidement, Les Portraits sont devenus le croisement de plein de questions qui nous animent. Comment faire entendre les archives, les faire sortir de cette institution extraordinaire que nous avons ici, l’IMEC [institut mémoires des écritures contemporaines - nda] ? Comment s’adresser à tout un chacun? Comment transmettre ? »

Fervent admirateur de Michel Foucault, Pierre Maillet a ainsi créé Letzlove - Portrait(s) Foucault l’année dernière, pièce récemment reprise au Théâtre du Monfort à Paris. Dans un dispositif très simple d’interview, il met en scène la longue conversation entre un jeune homme, Thierry Voetzel et ce grand philosophe, publiée sous le titre de Vingt ans et après.

 

Letzlove-Portrait(s) Foucault de Pierre Maillet. Photo : Tristan Jeanne-Valès

Prenant intelligemment parti de la difficulté à incarner « le grand chauve à col roulé », Pierre Maillet l’interprète, mais principalement depuis les gradins d’où il pose tranquillement ses questions, presque caché. Clin d’œil, aussi, au fait que Foucault ait préféré resté anonyme à la sortie du livre.

Résultat, la scène toute entière appartient à ce vingtenaire, magistralement interprété par Maurin Olles, qui oscille entre une naïveté douce et des fulgurances de lucidité. Le « portrait » réside alors dans l’apparition furtive des thèmes chers à l’auteur de Surveiller et punir et a valeur de document, dans la mesure où il met principalement en lumière leur appropriation par la « génération d’après ».

 

La violence symbolique de Bourdieu

Dans ce choix d’incarner des idées plutôt qu’un homme, Guillermo Pisani va plus loin. Il met la pensée de Bourdieu en acte, en direct. Metteur en scène né à Buenos Aires et sociologue de formation, il s’est longtemps senti écrasé par cet intellectuel. Il faut dire qu’en Argentine, la french theory et la sociologie française sont des monuments.  On peut acheter Histoire de la folie à l’âge classique dans les kiosques et à Tigre, petite banlieue de la capitale, Bourdieu a une rue à son nom… « Quand il m’a expliqué qu’il voulait travailler sur Bourdieu, raconte Marcial di Fonzo Bo, Guillermo m’a raconté que lorsqu’il a commencé ses études de socio en Argentine, il était écrasé par cette pensée. Et il se disait : “mais comment je pourrais être sociologie alors que ça, ça a déjà été dit ?“ C’est génial ! »

Portrait Bourdieu de Guillermo Pisani. Photo : Tristan Jeanne-Valès

Sur le plateau, cette sensation d’écrasement est palpable. Seule en scène, Caroline Arrouas nous inonde de concepts : liste d’habitus aussi clichés que drôle, impasse de la reproduction des inégalités, pluralités de capital, luttes de champ… Le metteur en scène n’essaye pas de simplifier mais il insuffle du jeu et du rire dans ces différents déroulés théoriques qui peuvent prendre multiples formes : exposés face public, mise en exemple, projections de citations ou de vidéos…  Dans cet étouffement assumé, Guillermo Pisani explicite ce que la sociologie – même celle qui dévoile et critique les formes de domination – peut comporter de violences symboliques. Et dans un jeu d’aller-retour entre sociologie et théâtre, met en exergue dans une apothéose finale, la manière dont l’art, même celui qui prône l’émancipation, peut devenir à son tour un outil de domination. 

 

> Portrait Bourdieu de Guillermo Pisani a été créé le 3 février à la Comédie de Caen

> Letzlove - portrait(s) Foucault de Pierre Maillet a été créé l’année dernière à la Comédie de Caen. Du 28 février au 4 mars au CDN Normandie, Rouen ; du 25 au 27 avril au Quartz, Brest