<i>Bien sûr les choses tournent mal</i> de la compagnie Kubilai Khan Investigation, Bien sûr les choses tournent mal de la compagnie Kubilai Khan Investigation, © Patrick Berger.

Bien sûr, bien sûr

Kubilai Khan Investigations

Qu’on le veuille ou non, le sujet n’a pas grande importance, fût-il la fin du monde ou la COP 21, comme cela semble être le cas pour la dernière création de Frank Micheletti/Kubilai Khan Investigations, pessimistement intitulée Bien sûr, les choses tournent mal. Seuls comptent pour nous le traitement, la beauté formelle et, si ce n’est trop demander par les temps qui courent, le caractère innovateur de la chose présentée.

Par Nicolas Villodre publié le 13 oct. 2015

Une ouverture post-postmoderne : un apéritif ressemblant à l’alcool, doré comme l’alcool… mais n’en étant pas; des artistes et des spectateurs, station debout, dans le sas de compression du plateau scénique de la jolie salle de spectacle de l’Atelier de Paris; un show ayant déjà démarré avec des interprètes tout chauds; un vrac de tous les éléments du puzzle qu’il leur faudra reconstituer, pièce après pièce, plus d’une heure durant; la lecture, alternant les langues de Shakespeare, de Molière et de Joost van den Vondel, d’extraits de L’effondrement de la civilisation occidentale de Naomi Oreskes et Erik M. Conway; une musique produite in situ avec des instruments à l’ancienne (batterie, basse et guitare électriques, clarinette); des effets électro-acoustiques obtenus au moyen d’ordinateurs portables, de mixettes, logiciels divers et autres séquenceurs; un light show signé Ivan Mathis recréant une ambiance de boîte de nuit; un trio de danseuses, il faut bien dire remarquables, d’une technicité contemporaine assez poussée complété par un jeune gens musclé sachant garder pieds sur terre...

Les quatre musiciens (Frank Micheletti lui-même, Benoît Bottex, Sheik Anorak, Jean-Loup Faurat) et autant de danseurs venus d’ailleurs (Gabriela Ceceña, Idio Chichava, Sara Tan, Esse Vanderbruggen) se partagent donc l’affiche et l’espace théâtral. Ils cohabitent pacifiquement, font consciencieusement ce qu’ils sont convenus de faire, que ce soit en solo ou en collectif, interdépendants, dans les faits comme dans les gestes – la moindre inattention pouvant avoir de dommageables conséquences : chocs, chutes, carambolages. Malgré quelques points faibles ici ou là – chorégraphie escomptant sur un succès à l’emporte-pièce, en raison de l’énergie déployée par des interprètes trompe-la-mort, ou tout au moins casse-cou, qui nous téléporte au bon vieux temps d’un Edouard Lock ou aux débuts de Vandekeybus; séquence vidéo à la palette graphique à revoir ou à supprimer; danse à l’unisson –, la pièce est plutôt agréable dans son ensemble. Une excellente surprise.

L’expérience de Micheletti, en matière de spectacle plus que dans le domaine du ballet proprement dit, est telle qu’il parvient à combiner assez adroitement tous ces ingrédients et, comme disait Descartes, à faire « de nécessité vertu » en produisant une pièce cohérente et efficace en apparence déstructurée. Certes, l’intention organique (pour ne pas dire « bio ») est perceptible dans la démarche et le travail compositionnels d’un auteur de toute évidence soucieux de « New Age », avec nombre de séquences reconduisant, mine de rien, les concepts romantiques (ou académiques) de duos, de pas de trois, de portés, d’attitudes, etc. Cependant, nous a-t-il semblé, c’est moins le travail plastique sur les corps des danseurs que la rythmique impulsée par ces derniers, ainsi que les effets de crescendo, d’amplification et de rinforzando savamment répartis par le maestro qui tiennent, de bout en bout, le public en haleine.

Inutile de dire que Bien sûr, les choses tournent mal se termine bien, avec les applaudissements nourris et des rappels.

 

 

Bien sûr les choses tournent mal de Kubilai Khan Investigation a été présenté les 9 et 10 octobre à l’Atelier de Paris. 

Tournée : le 2 décembre au Théâtre national de Nice (dans le cadre du temps fort Réveillons nous); du 17 au 20 février à la Mac Créteil.