<i>iFeel2 </i>, de Marco Berrettini, © Tutu Production

Berrettini, par le bord

Marco Berrettini

A l'occasion de la présentation de I Feel 2  au Théâtre de la Cité internationale, Mouvement vous propose de relire cette critique, initialement publiée le 5 mars 2014.  

Par Gérard Mayen publié le 5 mars 2014

Durement sanctionné pour ses audaces passées, le chorégraphe ne concède rien dans les pièces avec lesquelles il effectue un beau retour ; toujours sur le fil entre écriture et débordement. Pour regards funambules.

On va le prendre par le bord. Le bord de la représentation.

Cela se passe immédiatement à la sortie du spectacle iFEEL2, de Marco Berrettini (21 février 2004, Toulouse, Théâtre Garonne, festival In extremis). C'est à peine un fait. Deux regards qui se croisent. S'accrochent pour une fraction de seconde. Il y a là un spectateur. Roule sa cigarette. Lâche une mimique. Dodeline de la tête. Dit juste ainsi la grande perplexité que lui inspire ce qu'il vient de voir. Du genre : « mais comment donc définir cela ? ». Pour autant, tout de son visage rayonne, radieux, réjoui.

On partage ces derniers sentiments. On s'intéresse aussi à cette situation sur le bord, cette indécision perplexe à définir la chose, qui sous-tend le tout. Y aurait-il quelque chose de très juste à capter Marco Berrettini comme sur la lisière, funambule toujours s'échappant, en bivouac éphémère entre écriture sophistiquée, recyclages du populaire, et vertige d'un effondrement de la représentation ?

Nous est avis que cette attitude avait atteint un sommet en 2004, avec la création de No paraderan au Théâtre de la Ville. En 1917, les Ballets russes suscitaient déjà la controverse avec leur pièce Parade, traitant des seuls préliminaires du spectacle, avec humeur foraine. S'en inspirant lointainement, Berrettini poussait à l'extrême une logique de collages et d'emprunts lardés de béances, par où le spectacle ne pouvait faire spectacle tout en le faisant génialement.

Toutefois, dix ans plus tard, en entretien, le chorégraphe n'hésite pas à employer le mot de « cynisme » pour qualifier le stade auquel il était alors parvenu – un terme à ne pas forcément connoter de manière péjorative. Une bataille d'Hernani le lui fit payer cher. Cette saison là, déjà chauffé à blanc par une série d'entreprises extrêmes des chorégraphes Jan Fabre, Régine Chopinot et Wim Vandekeybus, le public ombrageux du Théâtre de la Ville se fit les crocs sur Berrettini, le plus fragile de la série.

Laissé taillé en pièces, une sourde logique professionnelle se chargea ensuite d'éjecter le fautif hors des circuits. Lamentable sanction. Pièces en échec. Compagnie dispersée. Errance personnelle. Remises en cause à n'en plus finir. Condamnation de la « non-danse » ? Pour un franc retour, en 2012, Berrettini nous sert de la danse, mais alors de la danse, vraiment rien que de la danse, avec iFEEL2. Lui-même plus si jeune, il assume une heure marathonienne, au côté de la fraîche Marie-Caroline Hominal. Voulait-on de l'indubitable danse ? Cette paire d'interprètes disposés face à face exécute un petit enchaînement de quelques pas latéraux et tournoyants. Tout simple. Puis ça n'arrête pas, sur le mode d'une transe d'endurance, mais tout autant de nonchalance savante.

Car enfin, a-t-on officiellement estampillé cela comme de la danse, s'en est-on rassuré, satisfait, qu'on n'a encore rien dit. Évidemment. Et fort heureusement. Les figures ici engagées sont des motifs archi-reconnus : le pas de deux, le dispositif spéculaire, l'impeccable unisson. Pourtant, ce qu'ils produisent ne ressemblent à rien de ce qui se pourrait aisément définir.

Il en va par exemple d'un décor intrigant de motifs végétaux artificiels, genre de clairière insolite, suspendue hors sol. Il en va d'un ton d'interprétation, qui laisse couler le geste, trahit la fatigue, floute la jubilation d'ensemble, pourtant communicative. Il en va bien entendu du jeu des variations qui anime et disperse le principe de répétition.

Et il en va surtout d'une implication des regards. Marco Berrettini, l'homme mûr, Marie-Caroline Hominal, de beaucoup sa cadette, tous deux torses nus – ce qui mériterait développements aussi – bien que dressés en verticalités tournoyantes, ne se départissent pas de l'axe horizontal, constamment soutenu, de leurs regards respectifs portés l'un sur l'autre. À la longue, quoique peu perceptible, une tension de l'intention interprétante s'accumule par là, où le regard se fait muscle de la dramaturgie.

Tout pourrait se faufiler par là : la danse n'est pas cette bête affaire de corps domestiqués pour bien bouger. Elle est opération de lecture par flux d'échanges. Investi par les interprètes d'iFEEL2, ce fluide de sens contamine les spectateurs, fût-ce à leur insu en les laissant perplexes. Or, à force d'insistance dans la condensation de cette énergie de regard, pourtant immatérielle, quelque chose déborde, avec force, qui semblerait pouvoir ne plus jamais s'arrêter, de folle avancée jusqu'à l'épuisement. Et oui c'est sur le bord, cela dé-borde, dans une marée jubilatoire, qu'aspire l'idée incorporée dans un acte des yeux.

Dans cette résolution magistrale, on prêterait volontiers à Berrettini un legs intact d'ironie féroce, au moment de faire semblant de ne rien faire que « danser ». Cela, quand la question demeure entièrement, obstinément, celle de ce que cela joue, nulle part ailleurs que par la performance des regards. Sur le plateau. Entre plateau et salle. Moins évidente aux consciences. D'autant plus excitante.

À ce compte, on n'est pas surpris que deux ans plus tard, c'est-à-dire tout récemment (Genève, ADC, 8 au 19 janvier 2014), Marco Berrettini revienne crânement à ses vieux démons, dans sa nouvelle pièce à grand effectif, Cry. Elle n'est pas de celles qui se perçoivent en toute facilité. Elle appelle des regards qui acceptent d'opérer sur le fil, le liminaire d'une transition perpétuelle entre l'écriture scénique et le vertige de son effondrement consenti.

Sept interprètes ont travaillé sur l'état émotionnel – donc pleinement physique – de ce qui bascule au moment de tomber en larmes. Rien ici ne traite de propos, de situations, qui justifieraient de larmoyer. Cry tend à saisir l'insaisissable instant de l'abandon, de la barrière qui cède, le frisson qui gagne, la brisure infime, intime, mais alors corporelle, qui relâche la fontaine lacrymale.

Dans Cry, il ne faut pas vouloir voir des acteurs occupés à pleurer. Il faut accompagner des performers sur la limite d'une mutation d'état, acceptant perte de contrôle et perturbation des maîtrises. Sur scène, cela se joue dans un étrange mixte de danse-théâtre et de danse-contact, toujours disposé aux aléas de l'improvisation. Un étonnant lamellé s'insinue, à plusieurs niveaux, où se recouvrent les états d'écoute extrême (là encore, finalement, de regards) entre interprètes, mais aussi de concentration tout aussi intense de chacun sur lui-même.

Pièce du chancellement, Cry avance par soustractions, pertes et débours, gestes et énergies reçus plutôt que projetés. De surprenants édifices humains, audacieux, complexes, découlent pourtant de jeux d'effondrements depuis la verticalité, vers le sol, vers les autres. Un rien palpite, en suspens, alors un léger fléchi, juste un tourné du pied, donnent l'alerte. Décalés d'eux-mêmes, les performers de Cry sont en errance dans une danse un peu défaite, liquéfiée et coulante. Penchée.

Au fil de la pièce, s'orchestre aussi une grande métamorphose vestimentaire, insolite. L'élément sonore, quoique composé de tubes intégrant le mot Cry dans leur titre, aisément reconnaissables, est diffusé de façon aléatoire, et semble tapisser le mental d'un arrière-plan lointain. L'éclairage en mur latéral contribue lui aussi à décoller les plans d'une représentation en apnée, laissée au bord du déceptif.

Décidément, l'art de Berrettini et de sa bande – magnifique – appelle des regards mobilisés à l'extrême, disposés à la jubilation des tentatives incertaines, eux-mêmes sur le fil. Quand ça marche, c'est grisant.