Pancor in Writing-Wound-To-Heal de Pontus Pettersson Pancor in Writing-Wound-To-Heal de Pontus Pettersson © p. Märta-Thisner
Critiques Performance

Auscultation

La Galerie d’Adriano Wilfert Jensen et Simon Asencio n’a ni adresse, ni murs blancs, ni accrochage. À l’exception d’un bouquet fleuri. Dans l’espace d’art indépendant 22RUEMULLER et à la Ménagerie de verre, Galerie installe ses œuvres immatérielles dans la capitale.

Par Léa Poiré publié le 22 mars 2017

Ordonnance invisible

11 heures, 18e arrondissement de Paris, le rendez-vous est donné dans l’espace étroit du centre d’art qui porte le nom de son adresse : 22RUEMULLER. Sous l’éclairage acidulé de néons roses, ce sont des galeristes qui nous reçoivent pour une heure de consultation individuelle. Les deux complices de Galerie, attentifs aux problèmes intangibles des « patients » installés sur la table d’auscultation, identifient la pathologie, prennent le pouls et le diagnostic est établi.

Le protocole imaginé par les galeristes vise à résoudre le problème annoncé par le patient : la perte régulière de mémoire immédiate. Si la guérison n’est pas certaine, l’expérience, elle, est garantie. Le processus mène le public à discuter avec douceur de la journée passée, ou de celle à venir, à se taire pendant cinq minutes, à partir en balade au cœur de la butte Montmartre, tout en continuant de cerner le problème.

Bercés par le déclin de la consommation matérielle ou l’esthétique relationnelle théorisée par Nicolas Bourriaud, Adriano Wilfert Jensen et Simon Asencio puisent la matière première de leur travail sur la discussion et la mise en situation. Leur attention à l’autre déborde dans la délicatesse de leurs questions, la spontanéité de leurs démarches et les renversements qu’ils opèrent. Champagne, Angostura et un carré de sucre : pour le vernissage du 22RUEMULLER, le cocktail préféré de Jennifer Lacey, l’une des artistes qu’ils représentent, était servi.

 

Soldes sur l’intangible

À l’image d’un espace de vente traditionnel, Galerie ne cache donc pas son ancrage économique mais en fait au contraire un angle de sa démarche artistique : les transactions se réalisent sur l’intangible, la spéculation sur les relations et situations que la performance produit et induit. Pour son Group Show à la Ménagerie de verre, Galerie a imaginé un dispositif adapté au lieu, devenu un espace d’exposition de leur collection immatérielle. Le catalogue des galeristes regroupe 11 œuvres de chorégraphes, metteurs en scène, artistes visuels, performeurs, typographes, qu’Adriano Wilfert Jensen et Simon Asencio, rien qu’à deux, interprètent et défendent.

Adriano Wilfert Jensen fait débuter l’exposition sans prévenir par une courte phrase chorégraphique de DD Dorvillier tirée de son Catalogue of Steps, projet au long court qui répertorie les gestes de la chorégraphe. Au sol Simon Asencio enchaîne avec Pancor, l’outil poétique de Pontus Pettersson. Pancor c’est le nom de la typographie (photo en tête d'article) créée par cet artiste suédois, dont les formes à la frontière de plusieurs lettres ne permettent pas une lecture univoque. Découpées dans des miroirs de la taille de cartes à jouer les formes s’assemblent à haute voix dans un poème instantané et imaginé. On se laisse aussi tirer le tarot selon le protocole de Jennifer Lancey : Pour répondre à une interrogation imprécise d’une personne du public, les galeristes lui font piocher des cartes représentant chaque œuvre de la collection.

À la question : « Où est la valeur de la danse ? » la réponse sera à chercher dans la Fake Therapy de Valentina Desideri, qui donne plus d’importance à la potentialité qu’au résultat. Cette pièce ne s’adresse qu’à un seul volontaire – façon délicieuse de se faire faussement soigner par l’application d’indications : « Accordez-vous avec la respiration de votre partenaire », « Oubliez les significations et interprétations ». Les mains posées sur la nuque du visiteur, la confiance absolue transmise par les galeristes est probablement la première étape d’une guérison.

Bien que présente dans le catalogue, vous ne verrez pas Humourology d’Alex Bailey, à moins d’en demander expressément l’activation. Tout comme Internal Conflict de l’estonien Krõõt Juurak : une performance toujours en cours qui sonde les conflits, réels ou fabriqués de toute pièce, au sein de l’institution (ici la Ménagerie de verre) investie par Galerie.

 

Postdance neoflorale

Collectionneurs, vendeurs, curators, interprètes, oracles et guérisseurs tout à la fois, les deux galeristes empruntent à l’art Contemporain ses logiques commerciales, son vocabulaire et ses codifications pour renouveler notre regard sur la performance dans un bienveillant mélange d’impertinence et de magie. Dans le monde de Galerie, le mouvement dansé croise ainsi le geste divinatoire, l'éthique du care, la poésie mais aussi l’art floral. La composition végétale qui trône dans le hall de la Ménagerie n’est pas qu’une charmante décoration. Pour chaque exposition de Group Show, un bouquet est commandé à un artiste fleuriste qui sélectionne avec attention une plante pour chaque œuvre. Ana Vega a par exemple choisi la douceur des oreilles d’agneau pour le geste de Mårten Spångberg, délivré par Galerie à la fin de la visite. Un geste-remède pour faire face à nos trop-pleins d’émotions, à utiliser sans modération.

 

> Grand Opening et The Consultations du 17 au 19 mars au 22RUEMULLER, Paris

> Group Show du 23 au 25 mars à La Ménagerie de verre, Paris (dans le cadre du festival Étrange cargo)