Conversations (at The End of The World) de Kris Verdonck © C. Kurtvanderelst.
Critiques Scènes

Apocalypse technologique

Les programmations de festivals se répondent parfois. Lors des dernières éditions du Festival d'Automne, des Inaccoutumées (Ménagerie de Verre) ou de New Settings, on a pensé domination des machines, fin de l'humanité et évasion sonore. 

Par Thomas Corlin publié le 10 janv. 2018

 

 

Un tapis stroboscopique de codes barres sous nos pieds, synchronisé au pixel près avec une rafale de glitches et de basses : c’est Test pattern (n°13) de Ryoji Ikeda, énième déclinaison des obsessions que cultive l’artiste japonais pour la vitesse et la profusion des technologies de l’information, leur esthétique tranchante et, surtout, leur emprise irrésistible. Depuis 20 ans, ce dernier nous donne à voir et à entendre un flux d’habitudes indéchiffrables, celui de nos outils numériques ultra-puissants, du Computer World que chantait Kraftwerk, et c’est par la force technique et la saturation des sens qu’il nous le fait vivre, voire nous y soumet. Car, que nous inspire vraiment cette jouissance en foulant ce plateau de lumières épileptiques (mis en dialogue à la Villette avec l'installation bien plus douce et gracile de William Forsythe), sinon une reddition de notre corps, puis de notre esprit, au pouvoir et à la séduction de la machine, ici incarnés par un signal sinusoïdal tyrannique ?

 

Idéal pour quiconque souhaiterait se sevrer des réseaux sociaux, The Great Outdoors d’Annie Dorsen fait office de « Traitement Ludovico » de l’ère internet, et induit une nausée tout aussi enivrante. Dans le sous-sol du Théâtre de la Cité internationale, une quarantaine de personnes s’installe dans un mini-planétarium qu’une séquence sonore de Sébastien Roux fera glisser dans le malaise. La comédienne Kaija Matiss y récite pendant près d’une heure, sur une scansion en crescendo, un flux de commentaires glanés en ligne et agencés en direct par un algorithme. Du salace à l’anecdotique, du comique à l’abject, tous les sujets y passent, et alors que le plafond de la tente se recouvre de pixels grossiers, langage et parole s’entre-dévorent sous l’effet de la sur-communication virtuelle, en plein cosmos. Pour la lectrice soumise au prompteur de l'algorithme comme pour le public piégé dans ce carrousel de la violence que libère le web, The Great Outdoors nous met à nouveau dans une situation d'impuissance face au progrès technologique, qu’on aborde avec crainte et fascination.

The Great Outdoors de Annie Dorsen. p. : Julieta Cervantes

Redistribué artificiellement ou non, le flot verbal des humains demeure aussi confus et aléatoire quand on le pose sur le précipice de la fin du monde, marronnier en devenir de la création contemporaine et cadre de deux pièces l’automne dernier : Conversations Déplacées d’Ivana Müller et Conversations (at The End of The World) de Kris Verdonck. Dans le premier (dont une maquette plutôt timide a été présentée à la Ménagerie de Verre), quatre randonneurs s’égarent en slow-motion dans la nature, accueillent avec stoïcisme leur sort, et échangent par là même sur le sort de l’homme à l'ère de l'anthropocène. Le temps s’y trouve tiraillé entre celui du dialogue, celui de la pièce, indiqué par des écrans, celui des mouvements ralentis des protagonistes, et celui d'une coulée liquide qui glisse sournoisement vers le public et nous rappelle la catastrophe à venir. Dans la seconde, au TCI, ce rôle est tenu par une douche de fines billes de polystyrène gris, dans lequel s’enlisent cinq personnages dont la résignation n’a d’égal que l’humour métaphysique, le tout dans une temporalité toujours plus écartelée (dix bonnes minutes s'écoulent dans le vide après la première scène). Potache et Quechua chez l’une, surréaliste et Stalker chez l'autre, la Croate et le Flamand imaginent, chacun à leur façon, l’affaissement du temps et le délitement progressif des fonctions primaires du langage à l’approche de l’extinction de l’homme des suites d’une apocalypse non identifiée, mais dont on a pourtant le sentiment qu’elle est méritée.

 

Autant alors se marrer chez la performeuse suisse Marie-Caroline Hominal, qui anime des bavardages encore plus improbables ou futiles dans son talk-show Where's The MC à la Ménagerie de Verre (pensé initialement pour se faire des potes dans son atelier à Berlin). Sur un plateau improvisé en studio et décoré comme une caravane de cartomancienne, elle reçoit des invités choisis au gré des rencontres et les fait rebondir (ou pas) sur des mots tirés au sort, aussi casse-gueule ou dérisoires que « riz », « adulte », « infini » ou « hot-dog ». Le concept est bancal voire bordélique et le résultat l’est d'autant plus, mais quelque chose s’enclenche bizarrement, et le théâtre trouve des ressources inattendues du côté de la radio, dont la situation si particulière de conversation prend un curieux relief sur scène. La fiction sonore ne cesse d'ailleurs de stimuler les compagnies théâtrales, et c’est aussi sous cet angle que l’on peut approcher À l’Ombre Des Ondes, concert intimiste du tandem expérimental Kristoff K. Roll pour une petite jauge d’auditeurs en transats. Posés entre des plages de narration bruitiste d’une précision frissonnante, quelques récits de rêves, principalement en langue étrangère et partiellement traduits, nous tirent de l’abstrait vers le figuratif, suscitant même une empathie inattendue selon leurs contenus (histoires personnelles délicates, traumas, etc). On se surprend alors à observer notre propre fabrique d’images mentales, et leurs entrelacements au gré des textures et des espaces que convoque le duo et que l’on appréhende dans un état second. C’est bien là que se met alors à vibrer le terrain entre théâtre et création sonore ou radiophonique, déjà bien exploité par certains (Radio Femmes Fatales par le passé ou Thibaud Croisy avec Témoignage plus récemment), et porteur d’un hors-scène manifestement fertile.

 

 

> Test pattern (n°13) de Ryoji Ikeda a été présenté du 1er au 31 décembre à la Villette, Paris

> The Great Outdoors d’Annie Dorsen a été présenté les 18 et 19 octobre au Théâtre de la Cité internationale (dans le cadre de New Settings, un programme de la Fondation Hermès)

> Conversations Déplacées d'Ivana Müller a été présenté du 21 au 23 novembre à la Ménagerie de Verre (dans le cadre des Inacoutumés)

> Conversations (at The End of The World) de Kris Verdonck a été présenté du 18 au 20 octobre au Théâtre de la Cité internationale (dans le cadre de New Settings, un programme de la Fondation Hermès)

> Where's The MC de Marie-Caroline Hominal a été présenté les 24 et 25 novembre à la Ménagerie de Verre (dans le cadre des Inacoutumés)

> À l'Ombre Des Ondes de Kristoff K. Roll a été présenté du 16 au 18 novembre à la Pop, Paris (dans le cadre du Festival d’Automne)