Bettina Samson, Zwicky box (5 milliards d’années de matière noire déduite des déformations espace-temps). Bettina Samson, Zwicky box (5 milliards d’années de matière noire déduite des déformations espace-temps). © p. Aurélien Mole
Critiques arts visuels

Anima, animaux

Bettina Samson / Jagna Ciuchta

Avis de vent fort, sec et chaud sur la Villa du parc en cet été 2016 avec Foehn d’été. Jagna Ciuchta et Bettina Samson réunissent leurs œuvres dans une exposition « animée », occupant tous les espaces du centre d’art.

Par Anne-Lou Vicente publié le 9 sept. 2016

Il y a toujours une forme de risque à convier deux artistes à exposer non seulement en même temps, mais ensemble. Ouvertes à la collaboration, la recherche et l’expérience, les pratiques et personnalités de Jagna Ciuchta et Bettina Samson ont sans doute largement contribué au succès de cette heureuse association. Singulières et loin d’être interchangeables, leurs démarches respectives partagent toutefois un goût affirmé pour le recours à des savoirs, techniques et références multiples, puisées tant dans les cultures savantes que populaires, dans l’histoire de l’art que dans la science ; informant leurs œuvres picturales et sculpturales dont il est parfois difficile, littéralement ou symboliquement, de déterminer l’entrée et la sortie, l’origine et le dénouement, tant elles sont, à des niveaux différents, métissées, plurielles, plusieurs.

Dès le parc qui abrite le centre d’art, on est accueilli par une sculpture en bois de sapin réalisée à la tronçonneuse par Jagna Ciuchta en collaboration avec le chevrier Florent Grange lors de sa résidence dans l’atelier d’Adrien Vescovi, en Haute-Savoie. S’inspirant des œuvres tout en rondeurs du sculpteur britannique, Henry Moore for Goats impose la présence lascive et massivement féminine de ce bloc de bois devenu créature, à qui les chèvres de Mr Grange réservèrent un premier accueil mémorable en venant longuement y frotter leurs cornes, comme pour signifier qu’elle serait désormais l’une des leurs. La dédicace « for goats » semblait inévitable et apparaît d’ailleurs dans le titre de chaque pièce de l’artiste conçues pour l’exposition, tel un leitmotiv qu’escorte celui du virevent.

Jagna Ciuchta, Henry Moore for Goats. p. de l'artiste. 

Dans la première salle de la Villa du parc, ce motif qui orne les charpentes des chalets pour contrer le vent vient faire vriller un dessin géométrique de montagne de Guy de Cointet en dialogue avec une sculpture de Bettina Samson en grès chamotté à mi-chemin (en zigzags) entre socle et bibliothèque. Capté par un anémomètre, le vent qui semble s’engouffrer fait vaciller, dans la salle suivante, trois ampoules greffées à de frêles tiges de métal noires qui éclairent alternativement la peinture murale noire sur fond blanc de Jagna Ciuchta : Sol LeWitt for Goats (Avoriaz). Celle-ci est composée de formes (pleines) minimalistes (ronds, carré) empruntées aux wall paintings de l’artiste conceptuel américain, et auréolées de quelques virevents savoyards. Entre chienne et louve, on perçoit ici nettement — bien que peut-être après coup — à quel point le vent constitue le souffle de l’exposition et lui donne sa pulsation. Rien (ou presque) ne bouge, et pourtant, tout virevolte, défile, s’anime au gré de cet invisible anima — volontiers animal — insufflé d’emblée et dont on est implicitement invité à intégrer mentalement l’empreinte et l’esprit cinématiques.

Foehn d'été. Vue de l'exposition. p. Aurélien Mole 

On retrouve cette double dialectique obscurité / lumière, fixité / mouvement dans la série en verre fusionné et gravé par sablage Contre-Jour (2013) de Bettina Samson, réalisée au laboratoire d’astrophysique de Marseille d’après la traduction informatique des signes qui permettent de contrôler les composants optiques d’un spectroscope, capable à terme d’explorer les tréfonds de l’univers. Les sublimes tableaux, tout en nuances de noir et de gris apparaissent tels les story-boards cryptés de possibles films de science-fiction. 

Plus loin, repose Anima (Steam Whistles) (2015), installation en faïence émaillée, métal et bois consistant en la succession de trois instantanés reprenant les sifflets du bateau à vapeur dans Steamboat Willie (1928), l’un des premiers dessins animés de Walt Disney et Ub Iwerks dans lequel apparaissent le son synchronisé et Mickey Mouse. À toute vapeur, son et mouvement semblent jaillir de cette matière figée convoquant les prémices de l’animation autant que les principes animistes.

Bettina Samson, Anima (Steam Whistles). p. Aurélien Mole

S’ensuit un jeu de regards, de correspondances et d’analogies comme autant d’appels d’air propices à une fusion future, voire futuriste. L’installation de Jagna Ciuchta Buffet, LeWitt and Unknown for Goats (Flaine) intègre un hibou brodé d’après un tableau de Bernard Buffet de 1969 chiné dans une brocante, à l’instar de la peinture de paysage aux trois biches qui lui fait face et flotte dans une immense fresque murale aux allures d’aurore polaire défilante dans laquelle on retrouve d’autres figures emblématiques de LeWitt (en réserve), et d’autres virevents formant une houle charbonneuse. Au sol et au cœur, tels des phares en veille plantés en ce décor magnétique de tempête solaire nocturne, sont solidement ancrées trois petites sculptures en grès de Bettina Samson (Kafotablo I, II, III), créatures communicantes bipodes et bifonctionnelles, mi-tables mi-vases.

La dernière salle de l’exposition (dite l’alcôve) en constitue autant une forme d’apogée que de clé secrète. Conçue en verre optique d’après la machine inventée par l’astrophysicien Fritz Zwicky, la Zwicky box (5 milliards dannées de matière noire déduite des déformations espace-temps) (2013) de Bettina Samson trône sur un socle que recouvrent des manteaux de fourrure synthétique décousus par Jagna Ciuchta. Du sol aux murs, la matière sombre et faussement chic de ce décor aux reflets savoyards projette l’objet vers le côté obscur du kitsch, à des années-lumière de sa pleine transparence scientifique. Le vent tourne. Tout se transforme.

 

Jagna Ciuchta et Bettina Samson, Foehn dété, jusqu’au 15 octobre à la Villa du parc, Annemasse.

Le centre d’art fête ses 30 ans (concerts, projections, etc.) à l’occasion des Journées du patrimoine, les 17 et 18 septembre.