Critiques cinéma festival

Paparazzi sans appareil

Placé sous le haut patronage de John McTiernan, invité de marque de cette seconde édition, le SoFilm Summercamp prenait ses quartiers du 29 juin au 3 juillet dernier au Stereolux, haut lieu de l’agitation culturelle nantaise. Retour sur un festival de cinéma détendu.

Par Julien Bécourt publié le 21 juil. 2016

 

« Venez rencontrer actrices éméchées et paparazzi sans appareil ! » Le teaser du réalisateur Benoît Forgeard, pastichant un spot d’agence de tourisme, annonçait la couleur. Fidèle à la tonalité du magazine qui lui a donné son nom, le festival brandissait en étendard son esprit « décontracté ». Hormis les séances spéciales et les événements se déroulant au Stereolux (une masterclass de John McTiernan animée par le critique de cinéma Emmanuel Burdeau ou des lectures de scénarios de films fantastiques par Damien Bonnard, Vincent Lacoste et Vimala Pons), la majorité des projections se concentraient dans deux salles annexes (Katorza et Concorde), où l’on pouvait savourer un mezzé de films cannois en avant-premières (Aquarius, Toni Erdmann, Rester Vertical, Victoria, La Mort de Louis XIV, Grave), autant que des perles rares et des cartes blanches à des people du cinéma.

 

Jean-Pierre Léaud. Photo : Gaëtan Arrondeau. 

 

Planète Bob

Entre deux baby foot, Melvil Poupaud et Vincent Lacoste se tiraient amicalement la bourre avec deux films autour du mythe Dylan : Masked and Anonymous (2003) de Larry Charles – le réalisateur passe-partout de Borat – et Renaldo & Clara (réalisé par Bob himself). Le premier tente de restituer la dimension prophétique voire messianique des chansons de Dylan, qui endosse le rôle principal et cosigne le scénario sous un pseudo (masqué et anonyme, donc). Ce vagabondage post-moderne dans les arcanes d’une Amérique en pleine guerre civile, interprété par un cheptel de stars cabotinant à outrance (Jeff Bridges, Penelope Cruz, John Goodman, Jessica Lange), procure la curieuse impression de regarder un prequel de Southland Tales scénarisé par un Thomas Pynchon qui aurait compulsé la Kabbale, tandis que la bande-son déroule des reprises de Dylan dans toutes les langues imaginables. Desservi par une mise en scène plus plate qu’un écran plasma, le film glisse hélas dans un grand fourre-tout eschatologique, dont l’humour pince-sans-rire tombe à plat. Le second, un documentaire-fiction de près de 4 heures co-scénarisé par Sam Shepard, fut à l’origine scindé en trois parties et destiné à la télévision. Rareté de choix pour les geeks dylanophiles et les nostalgiques de la Beat Generation, cette transposition des Enfants du Paradis tendance Born Again Christian vaut son pesant de bootlegs.

Autre curiosité, en copie restaurée et prochainement éditée en DVD par Capricci, le film de science-fiction tchèque Ikarie XB1 (1963) était présenté en grandes pompes comme la matrice supposée d’Alien, 2001 et Star Trek. Cette parabole de l’utopie communiste conduit surtout à explorer les profondeurs d’un espace-temps parallèle : celui du sommeil, dans lequel sombra à peu près toute la salle, à l’instar de l’équipage du vaisseau spatial. Malgré son climat hypnotique (c’est peu de le dire), sa sidérante scène de bal lounge dans l’espace et sa musique concrète au charme suranné, ce huis-clos de science-fiction aussi austère que le tombeau de Lénine est un peu l’antithèse de La Planète des Vampires de Mario Bava, autrement plus bariolé.

 

French Touch et Ritaline

Outre les incontournables cult classics (Ne Vous Retournez Pas de Nicolas Roeg, Body Double de Brian de Palma, Les Proies de Don Siegel ou Le Dieu d’Osier de Robin Hardy, présentés respectivement par Virginie Efira, Gilbert Melki, Kleber Mendonça Filho et Vimala Pons), on pouvait (re)découvir L’Ile Nue de Kaneto Shindo, tourné en 1960 par le réalisateur d’Onibaba et Kuroneko, clés de voûte du film de fantômes japonais. Dénué de tout dialogue, ce poignant conte zen évoque au fil des saisons le labeur d’un couple d’agriculteurs, vivant en autarcie sur un atoll du sud du Japon avec leurs deux enfants. Censé présenter le film, Mocky se fit porter pâle pour cause de tournage avec notre Depardiou national. Au rayon WTF, Christiane Taubira introduisait doctement Le Cuirassé Potemkine tandis qu’Olivier Père nous gratifiait de la version restaurée de The Rainbow & the Serpent, matrice du film Vaudouploitation signé Wes Craven. Autre réjouissance : Victoria, de Justine Triet, romcom aux accents surréalistes dont la légèreté apparente dessine en creux le portrait d’une génération éternellement paumée, engloutie par le chaos ambiant sans être foutue d’y faire germer des relations durables. Un maximum de capital sympathie, là où La Bataille de Solférino avait tout pour horripiler. Et un casting impec, Efira et Lacoste en tête.

Comme pour se disculper d’un militantisme de jeunesse dont il fait encore les frais, Burgalat nous faisait partager son admiration pour Mon Frère est Fils Unique, de Daniele Luchetti (2013), fresque romanesque qui évoque aussi bien Ettore Scola que Marco Bellochio. Passé quasiment inaperçu lors de sa sortie en 2013 et snobé par la critique, le film retrace la destinée de deux frères issus d’une famille ouvrière pendant les années de plomb : le premier s’engage dans la voie communiste tandis que le second se convertit au fascisme, au grand dam de sa famille. Malgré leur opposition politique, leur trajectoire finira par se recouper à travers une passion amoureuse. La splendeur du film repose sur un classicisme pleinement assumé, des comédiens magnétiques et une mise en scène qui oscille avec grâce entre la comédie « à l’italienne » (le réalisateur est un proche de Nanni Moretti) et le mélodrame flamboyant. Chien fou qui cherche sa place dans l’existence, le personnage principal pourrait être un arrière-cousin de Lou Castel dans Les Poings dans les Poches, l’électrisant chef d’œuvre de Bellochio présenté lors d’une autre séance par Jean Narboni.

 

SoFilm Summercamp. Photo : Reynald Praud.

 

Phase terminale

En phase terminale (La Mouche, La Mort de Louis XIV) ou en plat de résistance (Rester Vertical, Grave), la chair se consommait à toutes les sauces. La nécrose progressive de Jeff Goldblum dans La Mouche de David Cronenberg en venait même à se trouver des affinités avec la jambe gangrénée d’un Roi Soleil à l’agonie. L’œil éteint et poussant des râles glaçants, coiffé d’une moumoute colossale, Léaud est impérial dans ce rôle écrit sur mesure par Albert Serra, avec le concours de Thierry Lounas. Le cinéaste catalan joue des clairs obscurs, des drapages et des natures mortes, composant chaque plan comme une Piéta de Rembrandt, De la Tour ou Velasquez. Il y oppose le petit théâtre baroque des laquais et des médecins-charlatans qui se succèdent au chevet de Sa Majesté dans un va-et-vient de messes basses. Réflexion sur la vanité du pouvoir et l’aspect dérisoire de l’existence, le film ne se résout jamais à la transcendance : quel que soit son statut social, l’humain n’est au final qu’un vulgaire tas d’organes.

Du gore à la parabole carnassière, il n’y a qu’un pas que Julia Ducournau franchit allégrement avec son premier long métrage. Petit film d’horreur tape-à-l’œil, Grave se retranche derrière une sociologie de sitcom (le rite initiatique du bizutage dans une école vétérinaire) et croule sous le poids des références (une louche de Carrie, une pincée de Lynch, un soupçon de Cronenberg), sans jamais parvenir à dépasser la surface de l’image chic et des effets-chocs. Au final, le film donne la sensation de regarder un interminable clip Vimeo, roulant des mécaniques comme une production Koutradjmé revisitée par Virginie Despentes. La chair est triste, hélas! surtout quand le sashimi a un arrière-goût de cocaïne frelatée.

 

La position du démissionnaire

Les nourritures terrestres abondent en revanche dans Rester Vertical, que venaient présenter Damien Bonnard et India Hair, les deux interprètes principaux du film. Sous des dehors dilettantes, Alain Guiraudie renoue avec la dimension mythologique de ses premiers films, Pas de Repos pour les Braves en tête. On y retrouve la même libido débordante, la même topographie en zig-zag – des causses de Lozère aux marais du Poitou en passant par le centre-ville de Brest – et les mêmes pérégrinations nocturnes sur des routes de campagne. La veine autofictionnelle et l’obsession pour Eros et Thanatos rappellent également la grivoiserie rabelaisienne de son roman Ici Commence la Nuit, publié l’an dernier chez POL. À la globalisation, le cinéaste oppose un territoire fantasmatique, à la fois berceau des mythes fondateurs (la figure du loup et les allégories bibliques jalonnent le récit) et pôle de résistance aux normes du cinéma, aux normes européennes, à la domestication des hommes. Naviguant entre la fable rurale, le queer gérontophile et le thriller picaresque qui part littéralement dans tous les sens, Guiraudie signe un film démissionnaire, tel un Bartleby qui se serait enfui en laissant les clés sous le paillasson.

 

SoFilm Summercamp a eu lieu du 23 juin au 3 juillet à Nantes.