<i>Angelus Novus</i> de Sylvain Creuzevault Angelus Novus de Sylvain Creuzevault © D.R.
Critiques Théâtre

À vous Démo(n)s !

Sylvain Creuzevault

Avec Angelus Novus Antifaust, Sylvain Creuzevault continue de questionner le savoir, l'histoire et le progrès, fabriquant un théâtre foisonnant et vivant. L'important travail formel de cette nouvelle création la distingue néamoins de ses pièces précédentes.

 

Par Lucie Combes publié le 31 oct. 2016

Les tables sont encore là, comme dans le Capital et son singe ou le Père Tralalère pour ne citer que deux des précédentes pièces du metteur en scène. Ce qui change, c'est qu'elles ne sont plus qu'un élément de la riche scénographie que l'on découvre en entrant dans la salle. En silence, les premiers personnages qui sont venus prendre place sur scène observent les gradins. C'est le calme d'avant la tempête, avant que les grands panneaux du décors empruntés au Théâtre du Radeau ne se déplacent, composant et recomposant l'espace en même temps que les propos s'y déploient.

 

Au cœur de la machine

Sur scène, Faust se décline en trois personnages : Theodor Zingg, compositeur et chef d'orchestre qui se voit chef d'État, Kacim Nissim Yildirim et Marguerite Martin, deux savants. Le premier, est neurologue spécialiste de la mémoire, la seconde, prix nobel, est biologiste-généticienne. Tous deux vont bifurquer, aller où on ne les attend pas. La recherche des possibles est ici partout : Creuzevault ouvre son théâtre à ce que nos sociétés étouffent.

Le metteur en scène et ses comédiens ne nous proposent pas simplement de suivre le destin d'un Faust multiplié et réinventé, ils nous font faire l'expérience de l'évolution de ces trois figures, à la fois comme individus et comme personnages, questionnant la notion même de représentation, la formation de la conscience, la construction du savoir et sa perpétuelle reconfiguration face au temps et aux enjeux de pouvoirs.

Photo : D.R. 

Le plateau est un cerveau en ébullition qui compose avec la mémoire, l'histoire de la pensée, celle des arts et notamment du théâtre, l'actualité, les inspirations, les amusements et les aspirations. Ça grouille et c'est stimulant à l'excès. Ici les démons sont admis et invités à perturber. On y trouve le réel et le fantasme, le conscient et l'inconscient. Dans ce foisonnement qui est autant visuel que discursif, on convoque aussi bien Walter Benjamin que Nuit debout, Boulgakov que la mythologie grecque. Dans ce monde, un Marquis de Zad coexiste avec un satyre, un assistant parlementaire poussiéreux avec Lilith, un ange dont une aile a moisi avec un militaire, Baal avec une brebis égarée. La scène est comme hantée par toutes ces figures, récits, esthétiques et concepts qui peuplent nos têtes et se redessinent en permanence à l'aune de nos trajectoires individuelles et collectives.

 

Plus on est de fous, plus on rit

« J’ai davantage d’âmes qu’une seule.
Il est plus de moi que moi-même.
J’existe cependant
À tous indifférent.
Je les fais taire : je parle. »
(
1)

Si nos société tendent à isoler les individus et à les enfermer dans des « devoir être », les personnages explorent ici leurs différentes facettes, tout comme les comédiens et le metteur en scène avaient, avant eux, exploré les possibles au plateau dans un travail collectif de dramaturgie. Il aura fallu de longues répétitions, des lectures à plusieurs, des discussions, des improvisations pour fabriquer cette pièce qui semble pourtant se façonner chaque soir, en un joyeux mais infini processus. « Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde »(2) disaient Deleuze et Guattari et donc beaucoup de propositions matérialisées sur scène.

Les 11 comédiens endossent ainsi parfois plusieurs rôles. Alyzée Soudée assume la part animale et se transforme magistralement à plusieurs reprises, passant de brebis égarée à imago, papillon aux ailes déployées. La première partie est braillarde comme le monde qui l'a fait naître, celui d'une société marchande, d'une machine infernale qui accélère toujours le temps, surproduit de l'information, excite, hyper-stimule celle et ceux qui la composent et les presse en puisant leur substance jusqu'au burn out. La deuxième est plus calme. Plus construite, elle ouvre sur de nouvelles convocations esthétiques. On donne un opéra, représentation dans la représentation, fine composition de Pierre-Yves Macé ; encore une strate.

Le spectacle n'en est pas lourd pour autant, il peut perdre ou fatiguer de trop de sollicitations, mais les comédiens tiennent le rythme et savent parfaitement jouer avec l'humour et leurs facultés d'expression pour donner de la légèreté à la densité du propos. On rit beaucoup, on s'amuse et on s'émeut autant qu'on se questionne. En mettant au travail les possibles, AntiFaust rend fertiles les planches du théâtre.

 

1. Vers extraits du poème « Nombreux sont ceux qui vivent en nous » de Ricardo Reis (Fernando Pessoa), dans Odes. 

2. Rhizome, Gilles Deleuze et Félix Guattari.

 

 

Angelus Novus AntiFaust de Sylvain Creuzevault a été créé du 23 septembre au 9 octobre au TNS, Strasbourg.

Tournée : Du 18 au 21 octobre au Théâtre Garonne, Toulouse ; du 2 novembre au 4 décembre au théâtre de la Colline, Paris (Festival d’Automne) ; le 10 décembre à la scène Watteau, Nogent-sur-Marne ; les 15 et 16 décembre à l’Apostrophe, Cergy-Pontoise ; du 21 au 25 mars au TDB, Dijon ; les 30 et 31 mars à Bonlieu, Annecy ; du 5 au 7 avril à la Comédie de Valence ; du 11 au 14 avril à la MC2, Grenoble ; les 20 et 21 avril à l’Archipel, Perpignan ; du 26 au 28 avril à la Filature, Mulhouse ; les 4 et 5 mai au Nouveau théâtre d’Angers ; les 10 et 11 mai au Parvis, Tarbes, en juin au festival le Printemps des comédiens, Montpellier.