Julie C. Fortier, Roadhouse © D.R.
Critiques arts visuels

À plein nez, à planer

Julie C. Fortier investit le patio du musée des Beaux-arts de Rennes avec une exposition personnelle intitulée C'était un rêve qui n'était pas un rêve. Outre les correspondances qu’elle propose avec les œuvres des XVIIe et XVIIIe siècle, l’artiste présente des installations et performances culinaires et olfactives. 

Par Rémi Baert publié le 30 oct. 2017

À la manière d'un peintre combinant les couleurs sur la palette ou sur la toile, Julie C. Fortier compose ses odeurs. Une image, une idée en tête, que celle-ci soit inspirée de la cuisine ou du jardinage par exemple. Les odeurs fonctionnent comme une madeleine de Proust et conduisent à la réminiscence.

Pour l'installation Ascension, Julie C. Fortier a imaginé quatre odeurs du ciel : « La première évoque un ciel noir de menaces avec des notes de fumet, de cuir, de plastique et de goudron. La seconde, souffle un vent gris chargé de pluie mais aussi de smog, de poussière. La troisième plus fraîche rappelle un matin rose, la verdure et la terre. La dernière, convoque une brume blanche, opaque et immobile. » Pas moins de 150 000 touches à parfum, à la fois unités et éléments d'un tout, forment ce nuage dont les quatre teintes du papier (ivoire, rose, vert et bleu) sont autant de nuances subtiles. Le nuage odorant, non plus au-dessus de nous, mais en face de nous, invite à la transcendance. Il renoue par là avec la tradition de l'usage du parfum pour communiquer avec le divin. Mais est aussi une référence, profane cette fois, à la thématique aérienne largement exploitée dans la publicité pour le parfum.

Cette forêt d'essences (des sens), où s'enivrer, amène le visiteur à un contact intime avec l'œuvre. Après l'ingestion d'un cocktail bleu chez Yves Klein, la consommation de boudin réalisé à partir de sang humain chez Michel Journiac, le visiteur respire ici l'œuvre, se retrouvant ainsi pénétré par celle-ci. Intervient par-là la question du partage de l'espace, la frontière posée entre espace personnel et espace commun, avec ce que cela implique dans la relation à autrui. Les odeurs pouvant se révéler aussi bien agréables qu'incommodantes, laisser indifférent ou être le point de départ d'un échange.

 

Transporter en transportant  

Aux transports de l'esprit, vient s'ajouter celui d'une maison dans l’installation vidéo Roadhouse. Principe des poupées russes : le visiteur prend place dans une cabane, sorte de colis ficelé, visionnant le déplacement d'une maison, et se retrouve lui-même transporté. La fragilité, la préciosité de la maison sont suggérées par la précision et l'attention avec laquelle les hommes guident et accompagnent cette procession dans la vidéo. Leurs gestes procèdent d'une sorte de rituel. La personnification de la maison, par les craquements du bois notamment, donne à la vidéo des accents fantastiques. De même, le lustre oscillant suggère une activité paranormale et la maison pourtant vide semble encore imprégnée de la présence de ses occupants.

Illusionné, le spectateur ne perçoit plus si c'est la maison qui bouge, le paysage ou les deux. Ce décor en perpétuel changement est aussi poétique qu'irréel : sorte de superposition magrittienne. De plus, l'utilisation du procédé de la camera obscura fait des murs un écran de projection où le paysage défile, abolissant la frontière entre intérieur et extérieur. Les ombres sur le sol et les effets de lumière sont quant à  eux des indicateurs de rythme et de temporalité.

Une maison apparaissant comme une métaphore du refuge, du foyer comme point d'ancrage, paradoxalement ou non d'ailleurs, en mouvement. S'établit peut-être un rapport autobiographique : l'histoire de Julie C. Fortier s'écrivant des deux côtés de l'Atlantique. L'itinéraire de cette maison évoque à la fois le vécu, l'héritage que l'on porte avec soi mais aussi le vagabondage de la pensée. La vidéo concrétise à certains égards le fantasme du voyageur : être mobile tout en ayant un chez-soi.

 

 > Julie C. Fortier, C'était un rêve qui n'était pas un rêve, jusqu’au 4 février au musée des Beaux-arts de Rennes