No Answer : Lower Floors
Wolf Eyes
De Stijl Records
Groupe légendaire de la scène noise américaine, en activité depuis la fin des années 1990, Wolf Eyes – trio actuellement constitué de Nate Young, John Olson et James Baljo – livre avec No Answer : Lower Floors son album le plus abouti à ce jour.
Si Wolf Eyes n'a rien perdu de sa férocité, No Answer : Lower Floors marque un changement de cap et pose un nouveau jalon dans une impressionnante discographie, riche de plus de 500 (!) enregistrements faits maison, en cassettes et vinyles. L'ingéniosité dont le groupe fait preuve ici dépasse de très loin les stéréotypes du power electronics, réduisant a minima les décharges de feedback pour adopter une approche minimaliste, où chaque son se détache distinctement dans le mixage final. Wolf Eyes ne cède jamais à la complaisance du bruit pour le bruit, mais en inverse au contraire la rhétorique, générant un minimum de sons pour un maximum d'effet. L'originalité provient aussi de la manière d'assembler les sonorités les plus abstraites, sans créer de hiérarchie entre elles : qu'il s'agisse d'un riff de guitare, d'un bruit de tôle amplifiée, d'une fréquence électrostatique ou d'une voix distordue par des effets, tout semble s'articuler sur un plan d'égalité, avec la plus parfaite précision.
Parcouru de dissonances spectrales et de lacérations électroniques qui cisaillent chaque morceau, No Answer : Lower Floors s'apparente avant tout à la musique d'un film d'horreur qui puiserait son inspiration dans les friches industrielles et les no man's lands de Detroit. Cette bande-son lancinante d'un monde en déshérence retrouve l'essence des pionniers de la musique électronique, tout en s'inscrivant dans le prolongement direct des expérimentations de Throbbing Gristle, dont l'ombre tutélaire plane sur tout l'album – en particulier sur « Chattering Lead » qui sonne comme un inédit de l'album 20 Jazz Funk Greats.
Sur « Choking Flies », le morceau qui ouvre les hostilités, les stridences des synthétiseurs modulaires et les grésillements de transistors éventrés sont rythmés par les cognements répétitifs d'une grosse caisse et enveloppés par les couinements d'une clarinette modale, ensorcelante comme la flûte d'un charmeur de serpents. Plus étonnant encore, les éructations de Nate Young, d'ordinaire enfouies dans la masse sonore, se distinguent ici au premier plan, dédoublées en écho ou hachées menu. On songe alors au blues déphasé des premiers albums de Royal Trux, à ce mélange d'arrogance et de nonchalance, inhérent à la low life suburbaine.
Le morceau de bravoure de l’album est sans aucun doute « Confession of the Informer », épure glaciale de douze minutes entrecoupée d'intervalles de silence, composition toute en retenue, avec des sons précis et clairsemés : une pulsation sourde, un harmonica spectral, des riffs de guitare sporadiques – cela suffit à propager une tension sidérante et donne à entendre une autre facette du groupe, entre doom lugubre et dub post-industriel.
Cette musique a le goût de la terre brûlée et libère l'imaginaire le plus tordu qui soit, tout en prolongeant en filigrane les méthodes de composition héritées de la musique concrète. Le Wolf Eyes 2.0 est arrivé : primitif comme Bo Diddley, effrayant comme John Carpenter et visionnaire comme Iannis Xenakis.
En collaboration avec La Gaîté Lyrique.
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