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Groupe de stade contrarié

The Chap

Formation germano-gréco-britannico-sous-estimée, The Chap revient avec un album de « rock politique » (!) qui est un nouveau petit chef-d'œuvre de pop-art sonore. Avec ses chœurs fédérateurs et ses textes révélateurs, The Show Must Go exalte autant le génie des titres que le songwriting en abîme de ce groupe de stade contrarié, qui rappelle furieusement le Wire des débuts. À voir absolument sur scène ces jours-ci.

Par David Sanson publié le 22 oct. 2015

 

 

17 morceaux (certains durant 6 secondes), 35 minutes pile : c'est pied au plancher, avec une ambition et une rapidité d'exécution que bien des politiciens professionnels devraient leur envier, que les Chap reviennent sur le devant de la scène (tout ce qui va suivre est à relativiser) en livrant ce que le groupe annonçait depuis quelques mois comme un opus de « rock politique » (tout ce qui va suivre est à prendre au second degré). Son sixième album en douze ans.

 

En fait de rock politique, The Show Must Go (une diatribe contre la politique-spectacle ?) est une succession effrénée de vignettes électriques dans lesquelles le groupe croque avec son génie habituel les incessants travers de notre monde, ses paradoxes, ses ectoplasmes et ses pléonasmes (le hipster à lunettes et le capitaliste sans scrupules, le joggeur accro et le crowfunder gogo, les centres de fitness et les centres d'art, la dépression généralisée et la compassion médiatisée, le marketing tout-puissant et le chômeur démuni, les étudiants calibrés pour le marché et les chansons formatées pour le succès) ; ou, comme il le dit lui-même, « a diatribe on the absolute certainty that rock music has not and will never ever change the world » . 17 morceaux, donc, qui illustrent autant son sens du titre qui tue (de What are people for à Franklos Mr Shanklos, de Post doom doom à Joy in depression ou Partly people) que son talent à trousser, au sens le plus sexuel du terme, des pop-songs euphorisantes et ambiguës. Imprévisibles et pourtant évidentes.

 

Une œuvre de pop art à lui tout seul

Le site de son label, Lo Recordings, dit juste, qui les présente comme « The Eurogroup that should be massive » (« L'Eurogroup qui devait être énorme »). Au moins The Chap est-il déjà, à sa manière, une multinationale. Fondée à Londres suite à la rencontre, dans les classes de musique du prestigieux Goldsmiths College, entre un Allemand bien né mais plus british que nature (Johannes von Weiszäcker, chanteur, guitariste et violenteur de violoncelles), un Grec en short devenu entre-temps professeur de composition dans le même établissement (Panos Ghikas, bassiste, choriste et violenteur de violons), un batteur-choriste désormais franco-berlino-britannique (Keith Duncan), une Anglaise et une Allemande (Clare Hope et Berit Immig – synthés, chœurs angéliques et diaboliques). Au sein du groupe et de sa musique (qu'il est préférable d'aborder via la scène, tant on y perçoit mieux l'hiatus fondateur qui y est à l'œuvre), un sens de l'humour très anglais se conjugue ainsi à une science du slogan héritée des dadaïstes, les influences se télescopent en un constant va-et-vient entre le superficiel et l'essentiel, du plus cheesy au plus noisy. Le plaisir que les Chap prennent à subvertir des influences indie-rock manifestes (des Smiths à Sonic Youth, de New Order à Slint ou aux Hot Chip – avec lesquels ils partagèrent un studio de répétition à leurs débuts), est éminemment contagieux. Assemblage cosmopolite de fortes individualités musicales, utopie miniature déviante mais structurée, œuvre de pop art à lui tout seul, The Chap est en ce sens un groupe parfaitement contemporain, qui offre à notre époque oxymorique sa plus parfaite incarnation musicale – on pourrait dire qu'il invente la « post pop ».

 

À cet égard, The Show must Go, album-éclair et qui s'annonce pourtant long en bouche, pourrait être son manifeste autant que son chef-d'œuvre. Car le fait est que The Chap possède un talent rare : celui de composer des mélodies que l'on se plaît à reprendre, sous la douche ou entre amis, en chœur ou en solo, des refrains taillés pour les stades. Et ces 17 morceaux menés tambour battant, emmenés par des riffs irrésistibles, des hymnes fédérateurs (on y entend même, siffloté à la fin de He'd rather die, he's getting ready, l'Hymne à la Joie de Beethoven), le prouvent idéalement, qui marque un nouveau virage vers ce son plus rêche et agressif qui caractérise sa musique sur scène. Après avoir livré des albums de plus en plus « léchés », comme s'il avait voulu explorer le plus loin possible son potentiel « radio-compatible » (et de fait, il y avait de purs tubes sur We Are Nobody, précédent opus de 2012), après être allé jusqu'à reprendre Tina Turner ou Dire Straits, le quintette réintroduit cette dimension expérimentale et abrasive qui marquait ses tout premiers disques, Horse et Ham en particulier.

 

Un groupe suicidaire ? 

The Chap s'impose définitivement comme un groupe unique et inimitable, et c'est justement en cela que, plus encore qu'à Devo ou aux Talking Heads, il fait ici songer, dans le ton comme dans le son, au Wire des deux premières époques, celui des vignettes pop-punk de la fin 1970 comme du rock électronique siphonné de la décennie suivante. Par ce côté arty et sexy, intello et instinctif, dans le même mouvement parodique et mélancolique, épique (Guitar Messiah) et épileptique. Par ce sens du riff de basse ou de guitare qui tue et des polyphonies vocales entêtantes (Partly people, Hey youth), par cet art de la rupture (l'arythmique Social Bob). Par la concision et la dérision du propos, cette manière de s'auto-thématiser en permanence, de marier le conceptuel à l'insouciance postadolescente. L'hypnotique Epic tolerance, mélange de hargne et de distanciation, de groove et d'expérimentation, de virtuosité et de désinvolture, pourrait être le parangon de cette pop surréaliste et désabusée, situationniste et décomplexée, aussi jouissive que transgressive (et régressive).

De fait, on ne sait plus si l'on doit rire ou bondir lorsqu'on entend l'hilarant Joy in depression ou le frénétique Jammer (« geignement », en allemand), ce dernier d'ailleurs suicidairement choisi comme premier single. Mais The Chap ne serait-il pas, comme pourrait le sous-entendre la pochette de The Show Must Go (un corps apparemment sans vie flottant dans une piscine à la Hockney), un groupe fondamentalement suicidaire ? Suicidaire par exemple dans sa manière de ne jouer aucun des jeux que l'on attendrait de lui pour arriver au succès (la posture indé hip, l'imposture façon rock FM). De saborder en permanence son propre enthousiasme... Un groupe suicidaire, peut-être, mais qui adore la vie, et que le succès de toute façon, fatalement, aurait tué.

 

« L'humour est la politesse du désespoir » : les membres de The Chap semblent avoir fait leur l'adage jadis forgé par Chris Marker. Plutôt que d'espérer en un monde normal (celui où la politique serait une affaire sérieuse, celui où leur musique passerait au Franprix ou au Pitchfork Festival), ils préfèrent désespérer du nôtre avec génie et fougue. Et ça, en disque comme en concert (voir ci-dessous), c'est complètement enthousiasmant.

 

 

The Chap, The Show Must Go, CD/LP Lo Recordings.

Tournée française :  le 22 octobre au Poste à Galène, Marseille ; le 23 octobre au Marché Gare, Lyon ; le 24 octobre à la Péniche Canale, le 25 octobre à Petit bain, Paris ; le 26 octobre à la Malterie, Lille.