Mouvement.net
accueil kiosque critiques vrac abonnes ressources liens
critiques
 
 
agrandir la taille de la police réduire la taille de la police imprimer ce document
BRÈVE / NOTICE
De l'hybride à l'union
ORLAN à l'Abbaye de Maubuisson

date de publication : 02/02/2010 // 6379 signes

Artiste célèbre pour son engagement féministe, ORLAN reprend dans Unions mixtes… les thèmes qui jalonnent son œuvre. Avec pourtant un virage radical, qui pousse plus loin la réflexion sur les notions de mixité et d’hybride.

Abritée dans l’abbaye de Maubuisson, un site d’art contemporain situé dans les vestiges d’un bâtiment cistercien datant de 1236, l’exposition d’ORLAN ressemble à un parcours initiatique. L’espace offre 1340m2 de déambulation qui commence dans la grange à dîmes, le parloir, la salle des religieuses, les anciennes latrines, et se prolonge dans le jardin jouxtant le bâtiment abbatial.

ORLAN est là où on ne l’attendait pas. Son travail tranche avec ses œuvres antérieures. Sur un ton décalé, parfois humoristique, l’artiste quitte le territoire radical des transformations corporelles et propose une réflexion sur l’altérité, les limites et les passages des frontières. En se frottant à l’institution du mariage, en explorant la notion de mixité, elle affirme son goût pour le mélange, prolongeant ainsi un discours sur l’hybride, au cœur de sa démarche artistique.

Chaque salle est un kaléidoscope d’œuvres très différentes. Dans l’obscurité de l’immense grange, ORLAN casse la loi du silence de l’abbaye et détourne l’espace. Au milieu trône une limousine blanche, gonflable, lumineuse, géante. Symbole d’un luxe surdimensionné de mariés qui convolent en justes noces, ce simulacre est le support d’une projection vidéo inédite. Les bruits, les cris joyeux et les rires emplissent l’espace sonore où l’on découvre l’installation vidéo ORLAN Remix : Romain Gary, Costa Gravas, Deleuze et Guattari. Montage d’un film de Costa-Gavras, Clair de femme, tiré du roman de Romain Gary, la vidéo exhibe un monde des possibles où fusent les répliques d’un duo improbable : Yves Montand et Roberto Benigni. Le mode absurde et décalé règne. Plus qu’une critique de la standardisation des représentations sociales, cette curieuse installation loue l’utopie de la mixité par des images, véhiculées au cinéma ou dans les représentations stéréotypées d’un bonheur institutionnalisé.

On ne peut ignorer dans ce parcours la charge citationnelle de Mille plateaux de Deleuze et Guattari, présent dans le titre même de l’exposition. Sous la houlette de ces philosophes, ORLAN aborde la question ontologique des devenirs, du pluralisme et des subjectivités sociales qui font et défont les collectivités de toutes sortes. « Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer », écrivaient Deleuze et Guattari. Au volant d’une limousine de pacotille, initiatrice d’un voyage immobile où le regard se perd dans des images qui fonctionnent comme autant de références, ORLAN laisse deviner l’imperceptible où les chemins sont à tracer, à partir d’une image d’elle-même qui se superpose à celle d’un monde créolisé. C’est précisément le sujet et l’objet de Sculpting Brushes, prototype lumineux n°1. Le matériau de la sculpture, à base de fibre optique, n’est pas un choix fortuit : le minerai noir et coûteux lie ORLAN à l’Afrique. En plus de créer l’illusion de la vie dans une sculpture contemporaine, l’artiste construit son propre portrait, métisse, un corps à la fois noir et blanc. A partir de cette œuvre plastique, ORLAN fait de son corps un être mutant. Aux confluences du futurisme et de l’archaïsme, de la créature cyber ethnique, la sculpture étonne. Stable, forte, elle clignote, brille, scintille. Une jambe et un bras noir. Une jambe et un bras blanc. L’arrière du corps est couvert d’épines dorsales incandescentes. Le tout est posé sur un socle à dominante rouge et noir et réagit au contact du public. Les lumières irradient par intermittences la salle du Parloir. Le corps aux formes généreuses s’ouvre au monde. ORLAN invente une créature métisse, symbole et rêve incarné de la mondialité. L’artiste construit une nouvelle forme d’hybridation, à la jonction entre la femme noire et la femme blanche. Cette démarche où s’origine un dialogue entre le monde du « toi », en dialogue avec le « je », est proche de ce que le philosophe Edouard Glissant a théorisé à la lumière des concepts d’hybridité ou de créolisation, ce qu’il nomme dans Introduction à une poétique du divers, le « mouvement perpétuel d’interpénétrabilité culturelle et linguistique » ou la constellation de l’hétérogène.

Le rappel des origines voisine la critique de la standardisation. En atteste les trois sculptures de plis en résine (noire, blanche, dorée), dans le décor gothique de la Salle des religieuses. Les sculptures de plis à l’ampleur baroque faisaient déjà leur apparition dans les années 80. En écho à la statuaire du Bernin, ORLAN fait du vêtement vivant un corps et inversement. Les trois robes qui sont autant de sculpture évoquent un corps de femme, qui pourrait être aussi la Vierge, l’artiste ou le mannequin de défilés de mode. Mais cacher signifie-t-il mieux montrer ? Que signifie le cycle des drapés sinon l’appropriation du corps de la femme par des pratiques religieuses et artistiques ?

C’est bien la critique de la semblance qui est engagée dans ces « territoires hors de prise » que chacun trace. Dans les anciennes latrines de l’abbaye, ORLAN invite AKA, son double qui lui permet de s’affranchir de sa propre image. Sur le mur du fond, des matchs de football sont projetés au sein d’une croix où se superposent des écrans de télévision. Le sol est jonché de ballons de foot couverts d’extraits de la bible. Autre objet, autre combat. L’artiste dénonce dans cette installation vidéo l’omniprésence du sport et de la religion qui nourrissent et uniformisent le discours de la masse et envahissent les médias.

ORLAN prend-t-elle des risques avec cette exposition qui critique les paradigmes des normes et des représentations ? Sans doute. Si la limousine gonflable est une mascarade, voire une grande plaisanterie, elle a la vertu de nous embarquer dans une atmosphère de bal populaire ou dans des « noces barbares » avec soi-même et les autres, en lutte avec les schémas imposés par la société.

>ORLAN, Unions mixtes, mariages libres et noces barbares, du 30 septembre au 8 mars, à l’Abbaye de Maubuisson.

Crédits photos: Catherine Brossais

Agnes Vannouvong
à visiter
le site de l'Abbaye de Maubuisson
lire aussi
BRÈVE / NOTICE
Bistouris
ORLAN
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 26/11/2002 // 499 signes
Le FRAC des Pays de la Loire consacre une importante exposition monographique à Orlan, la femme aux mille visages.
lire la suite
le club
login  
mot de passe
s\'inscrire
s\'inscrire
newsletter
en kiosque
en kiosque
Gagnez des invitations pour les expositions de Michel François à Villeurbanne et de Thierry Kuntzel-Bill Viola à Lille, les festivals Etrange cargo à Paris, Spring en Basse-Normandie et Danse d’ailleurs à Caen, deux expositions à Nantes et le spectacles de Svetlana Alexievtich à Ivry. Et toujours pour les Rencontres du court à Montpellier, Dorian Rossel à Nantes, de nombreux spectacles à Annecy, le festival 360° à Saint-Brieuc, le concert d’Esma Redzepova à Caen, le festival Archipel à Genève, Allio-Weber, Arkheion à Paris. Victor Slavkine à Chateauroux et Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre à Lausanne.

  VOIR LES OFFRES EN DETAIL
Don’t Explain (3 faces)
Didier PETIT
En marge de la célébration des 20 ans de son excellent label In Situ, le violoncelliste Didier Petit publiait récemment...
lire la chronique de ce CD

toutes les chroniques CD de la semaine
culture publique
team network
infos abonnement newsletter contacts annonceur liens