COMPTE RENDU Couper court aux habitudes 7e éditions des Rencontres du court à Bordeaux
date de publication : 18/01/2010 // 5368 signes
Formes brèves, idées longues. Sous l’intitulé 30’30", les Rencontres du court ont fait se côtoyer à Bordeaux les expériences scéniques. L’occasion pour acteurs et public de se réapproprier les codes du jeu et de sa réception.
Les Rencontres du court veulent déranger les habitudes. Passant d’un genre à l’autre, en sauts de puce qui exploitent tout l’espace du TNT, des spectateurs en perpétuel mouvement mélangent les univers dans un furieux zapping. Entre théâtre de chambre ultra-intimiste et duo baroque impro-jazz, cette 7e édition du festival 30’30", organisé par la compagnie des Marches de l’été, a donné des idées et fait naître des espoirs.
Le principe de 30’30" est simple : trente spectacles, d’une durée de trente secondes à trente minutes, à découvrir lors de ce festival d’une semaine dans différents lieux de l’agglomération bordelaise. Avec comme point d’orgue, les deux soirées du week-end au TNT, où se succèdent en un soir pour chaque spectateur pas moins de sept spectacles. On ne sait ce qui guide au fond le choix du format court : une remise en cause du formatage standard des spectacles ? La volonté de bousculer les habitudes des spectateurs ? L’occasion pour les artistes de changer de rythme ? Certainement un peu des trois. Toujours est-il que la formule a le pouvoir de faire circuler les populations dans un TNT bordelais transformé en mini-Avignon, où chacun peut échanger sur ce qu’il a vu et ce qu’il lui reste à voir. Dommage pour cela que les spectacles s’enchaînent sur un rythme qui ne laisse pas assez souffler, ni profiter de cet espace communautaire enfin reconstitué, au lieu des habituels déserts qui succèdent aux représentations théâtrales.
Côté idées donc, celle du principe même de ces soirées du 30‘30, où dans ce format court se côtoient tous les genres (théâtre, danse, cirque, musique, performance), conduisant les spectateurs à rencontrer des esthétiques nouvelles. Côté espoir, celui d’une programmation thématiquement plus homogène où les spectacles se feraient écho plutôt que de se chasser l’un l’autre. Côté idées encore, celle, belle, de Jean-Luc Terrade, qui propose un théâtre de Confidences. Le principe : un comédien interprète un texte pendant 5 mn environ à un seul spectateur, avec qui il est enfermé dans une maison. Rendu possible par la présence d’un bâtiment d’habitation au sein de cette ancienne usine de chaussures qu’est le TNT, ce théâtre intimiste remet à plat les codes du jeu et de sa réception. L’expérience est déstabilisante, érotique et fragile. Duras dans la chambre, Artaud dans la cuisine : suivant un rituel bien réglé qui favorise l’émergence d’une atmosphère fantastique, le spectateur pénètre dans une pièce et referme la porte derrière lui. Le voilà seul à seul avec un texte, un auteur, un comédien, dont il partage l’espace fictionnel sans y avoir pourtant sa place. Un effacement qui rend sa présence encore plus brûlante, presque incongrue, et l’oblige, à partir de cette intrusion parmi les fantômes, à se réinventer un rôle de spectateur.
Bel espoir encore avec Le Pôle Nord on y revient. « Rien de nouveau » était pourtant le leitmotiv du texte écrit et mis en scène par Lionel Teixeira. Rien de nouveau, en effet, dans ce monde qui en donnant l’illusion de la vitesse croit pouvoir faire oublier qu’il tourne en rond. Rien de nouveau « dans la physique quantique », « dans la boîte des femmes », ni « même dans les arts plastiques ». Le monologue d’un homme qui regarde une femme déclassée observer la ville depuis son abribus porte la fable de cet éternel retour du même. Le jeu de miroirs, où le sans abri devient témoin immobile du bruit et de l’agitation perpétuelle de la rue, opère un subtil renversement : remarquée par le narrateur, cette femme devient la seule en mouvement devant un monde figé dans ses habitudes. L’écriture, malgré certains tics, est subtile, glacée et coupante, noire comme une nuit polaire. Porté par le jeu sobre et juste de Julien Pluchard, accompagné au violon et au violoncelle, le texte s’entend parfaitement dans une atmosphère découpée de fins traits lumineux. Le Pôle Nord on y revient, création dépouillée de la jeune compagnie bordelaise Au coin d’ailleurs, sonnait comme un brûlant retour au c½ur des choses. Plus tôt dans la semaine, Christian Balakov s’était, paraît-il, planté un drapeau français dans le cul dans un très beau spectacle, Paris, chorégraphié par Ivo Dimchev. Il y narrait son arrivée à Paris, titre éponyme. Un beau pied de nez. Parties du corps encore, plus tard dans la soirée. Dans mes bras proposait un spectacle de théâtre forain musical plein d’humanité, qui sembla cependant s’arrêter en chemin. C’est du ventre de l’élastique Stéphanie Cumming que Legal errorist faisait sortir un petit alien : dédoublements lynchéens dans une création sonore et visuelle très aboutie. Et enfin, des mains de Maya Homburger et Barry Guy jaillirent des sons mêlés et pourtant si homogènes, extraits de musiques du moyen-âge et d’improvisations contemporaines. Au violon et à la contrebasse, un univers chassait l’autre avec fluidité, à l’image de cette soirée où les spectacles pouvaient à la fois se fondre et se télescoper.
Les Rencontres du court se sont tenues du 12 au 16 janvier à Bordeaux.
Crédits photos : Confidences, de Jean-Luc Terrade. Photo : Pierre Planchenault, Anna Van Kooij/ springdance