© Louis Canadas pour Mouvement

Habiter la ZAD

Le premier ministre Édouard Philippe devrait, dans les semaines qui viennent, se prononcer sur le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Une décision qui relance la question d’une éventuelle expulsion de la ZAD et de ses habitants. 

Par Jean-Roch de Logivière

 

Manuel Valls l’avait annoncé pour l’automne 2016. Un an plus tard, c’est désormais à son successeur qu’il revient de se positionner sur l’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Mais depuis la dernière tentative en 2012, la calamiteuse « Opération César », la détermination des zadistes et leur résistance au projet d'aéroport n’ont fait que s’accroître. Alors qu’une « décision définitive » est attendue, nous republions notre reportage d'octobre 2016 au cœur d’un bocage encore libre où les habitants bâtissent d’arrache-pied de nouvelles formes de vie.

 

Nous sommes mercredi, jour du Canard enchaîné. À l’arrière de la Peugeot 206 noire qui file vers Notre-Dame-des-Landes, Kim* dévore son journal à haute voix. « Tu savais qu’une nouvelle ZAD devrait s’ouvrir sur le chantier de l’autoroute A45 ? Ça devrait relier Lyon à Saint-Étienne. Chaque kilomètre va coûter 25 millions d’euros, trois fois le prix standard ! L’aéroport seul, c’est 561 millions... » Le résultat de la consultation organisée par le gouvernement sur le projet d’aéroport en Loire-Atlantique est tombé il y a trois semaines : 55,17% des votes en sa faveur. Mais les menaces d’expulsion de la zone pour l’automne, proférées dans la foulée par Manuel Valls, ne font pas trembler les occupants illégaux de la ZAD. « Sur le moment, on s’est dit que les gens ne voulaient pas de nous, c’était un peu plombant. Mais on sait très bien, en politique, qui nous soutient et qui sont nos détracteurs », lâche Pierre en s’engageant sur la quatre voies. 

ZAD. Trois lettres pour « Zone À Défendre », réappropriation de l’acronyme « Zone d’Aménagement Différé » par des opposants qui font sérieusement patiner un projet controversé dès le milieu des années 1960. Depuis l’Opération César (quelle ironie aux yeux des invincibles Gaulois) menée par les forces de l’ordre en 2012, vaine tentative de chasser les opposants à l’aéroport, les réseaux de l’opposition ne font que s’accroître. Plusieurs dizaines de milliers de militants seraient mobilisables, en octobre, en cas de menace sérieuse d’expulsion.

 

Au paradis des 100 noms

Une vingtaine de kilomètres au nord de Nantes, quelques signes laissent deviner que nous arrivons sur le territoire en question ; un bocage de 1650 hectares qui regroupe une soixantaine de lieux de vie : fermes, maisons collectives, cabanes. Quelques tags « Vinci dégage » recouvrent les panneaux de signalisation jusqu’à la fameuse
« route des Chicanes », départementale où les barricades construites au fil de la lutte font face à des voitures brûlées.

La nature, doucement, tente d’y reprendre ses droits. « Cette route est devenue l’un des symboles faciles de Notre-Dame-des-Landes, mais son maintien en l’état cristallise quelques tensions au sein des différentes communautés de la ZAD » précise Pierre, habitant de la zone depuis quatre ans. Son téléphone se met à vibrer. En cette fin d’après-midi orageuse, il doit se rendre à la ferme de Saint-Jean-du-Tertre pour donner un coup de main à ses amis qui squattent des champs de blé et séparent, au sens propre, le bon grain de l’ivraie. En tant que boulanger de la ZAD, il prend part à cette opération : « La farine sera transformée en pain quatre fois par semaine et distribuée à prix libre aux 200 habitants permanents de la ZAD comme à ceux des bleds alentours. »

Au matin suivant, une ambiance légèrement surréaliste s’empare du lieu-dit des 100 noms, vaste étendue d’herbe au bord de la route des Chicanes où le collectif de Pierre a bâti sa maison. Rien ne laisse supposer que ce généreux potager, ou bien cette habitation en forme du casque de Dark Vador, soient menacés de destruction dans un grand nuage de gaz lacrymogène. Les six brebis côtoient les poules et paissent encore dans un silence de cathédrale. Inévitablement, l’endroit impressionne : la maison commune est spacieuse, finement aménagée et munie d’un étage avec terrasse ensoleillée. Dressée au milieu du pré, l’éolienne assure au collectif son approvisionnement en électricité. Les douches sont chaudes, l’accès Internet assuré. « C’est la deuxième maison collective construite aux 100 noms, entame Sarah, assise dans la cuisine et émiettant des feuilles d’ortie avec un pilon. Une première a été construite en janvier 2014 par une quinzaine de personnes. Elle a brûlé un mois plus tard car nous avions mal raccordé l’un des conduits du poêle. » La cabane actuelle est achevée en février 2015, sur les cendres encore chaudes de la précédente.

 

 Louis Canadas pour Mouvement

 

Une alternative au Subutex

Sarah occupe la ZAD depuis trois ans. Elle a 28 ans. Après avoir quitté le domicile de ses parents, elle est passée d’un squat à l’autre à Bruxelles, où elle a suivi une formation aux Beaux-arts et passé de longues heures à peindre. « Mon rapport à l’art a changé en arrivant à la ZAD. Ce besoin hyperfort de peinture au quotidien s’est exprimé différemment. Parce qu’ici, on construit des choses, parce que ta vie peut être une toile. » De ces années bruxelloises, elle évoque sa participation à un groupe artiviste, La république sans tout ça, qui multiplie les performances poétiques et perturbatrices dans l’espace public. En 2011, quand le mouvement espagnol des Indignés termine sa grande manifestation à Bruxelles, la scène squat locale connaît ses heures d’euphorie : de nombreux lieux sont ouverts, un nouveau souffle s’empare de la communauté. « Et puis l’hiver est arrivé et les Indignés ont eu froid. Tout le monde est parti, on s’est retrouvés une poignée à tenir plein d’espaces. » La politique de la capitale belge s’endurcit en 2013. Après avoir vécu 17 expulsions, seule de son groupe à ne pas s’être fait arrêter, Sarah décide de rejoindre à vélo l’espace autogéré des Tanneries à Dijon. Puis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes où elle retrouve la liberté du squat. La dynamique de construction et la volonté de rendre les choses pérennes en plus.

« On a chacun nos trips, ici. Ce ne sont pas réellement des métiers, mais ça s’y apparente. Moi, c’est les plantes. Je fais des remèdes pour aider les autres à guérir. » Sarah désigne sur l’étagère différentes boîtes de poudres : fumeterre, coquelicot, cassis ou noisetier. « Celle que je prépare, c’est une poudre minéralisante bonne pour tous les organes. » Des connaissances pointues qu’elle tient de sa grand-mère et de cours d’amphi en botanique qu’elle suivait à l’université, discrètement, entre deux heures de ménage. Sur la ZAD, elle déploie son énergie à élaborer une alternative naturelle au Subutex pour les personnes souffrant d’addictions. Les teintures mères qu’elle confectionne – solutions hydroalcooliques issues d’un mélange de pavot et d’alcool – visent à traiter les crises d’angoisse des ex-junkies. « Ici, la vie est sauvage. Sans édulcorants, sans l’air conditionné des bureaux. On ne vit pas comme des bisounours », rappelle-t-elle fermement aux visiteurs aveuglés par la promesse idyllique d’une vie communautaire faite d’amour et d’eau fraîche. « Il n’y a pas d’asile pour les fous, pas de tranquillisants pour les drogués. On vit avec leurs crises. C’est la vie à l’état pur dans ce qu’elle a de merveilleux et de plus terrible. Et quand tu goûtes à ça, tu n’as plus envie d’autre chose. » Malgré cette belle journée où chacun s’active autour du potager ou à la construction d’un nouveau poulailler, les habitants de la ZAD n’oublient pas les alertes nocturnes, les réveils en sursaut car les keufs sont au carrefour d’à côté ou qu’une cabane collective, aux aurores, disparaît dans les flammes.

 

Squatter les ondes de Vinci

Le vélo est le meilleur moyen de parcourir ce bocage d’une dizaine de kilomètres de long pour deux de large. Sur les trois grands axes bitumés qui découpent le territoire, les occupants à l’année croisent les visiteurs de l’été ou s’arrêtent discuter du chantier collectif avec un fermier historique de la zone : un grand dôme est en construction, future salle de réunion et réponse des zadistes au référendum du mois de juin. Assis sur une dalle de béton de la ferme de La gré, des punks et leurs chiens écoutent la musique qui s’échappe d’une camionnette. Sous le hangar, quelques amis s’amusent à grimper sur un grand mur d’escalade, fruit de plusieurs semaines de travail.

Plus loin en lisière de la route, caché par des branches d’arbres et derrière un fossé encore boueux, trône un vieux bus recouvert de tags. À l’intérieur, dans une ambiance rigolarde, deux amies composent une playlist musicale sur un ordinateur. Nous sommes dans le studio de radio Klaxon, la radio pirate de la ZAD qui se plait à squatter 107.7, la fréquence de Vinci Autoroutes. « J’ai les yeux rouges, on a passé la nuit d’hier à tuer des zombies sur la Xbox d’un pote de passage… J’ai un peu honte, c’est un comble pour des antimilitaristes ! » s’esclaffe l’une d’elles, âgée d’un peu moins de 30 ans. Comme beaucoup de ses camarades, elle préfère dissimuler son identité derrière le prénom mixte de Camille. « L’idée principale de cette radio, c’est la désobéissance.

En piratant les ondes de Vinci, de la quatre voies qui va à Nantes jusqu’au village de Saint-Étienne-de-Montluc, on sape leur autorité et la domination qu’ils cherchent à exercer. On se réapproprie le média avec notre humour, notre force intérieure et collective. » Plus qu’un simple appel à la désobéissance, radio Klaxon, dans ses grandes heures, s’est révélée un redoutable outil de communication. Alors que les affrontements avec les gendarmes mobiles se prolongeaient dans la forêt de Rohanne ou dans les fermes occupées aux alentours, les zadistes accrochés à leur poste étaient informés en temps réel des positions stratégiques qui demandaient renforts, nourriture et matériel. Poussée au volume maximum, la fréquence pirate s’associait aux roulements de tambour de la batucada pour couvrir d’une ambiance musicale les détonations des grenades assourdissantes... En ce milieu d’été assez calme, les frondes et les barricades semblent lointaines. Radio Klaxon n’est pas éteinte pour autant. « Cette ZAD est un carrefour de luttes, beaucoup de gens passent. C’est l’occasion de faire du direct sur les thèmes qui nous animent. Tout à l’heure, on reçoit des militants basques. On a déjà fait des émissions sur la lutte contre l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, l’agriculture paysanne, Calais, les Kurdes ou le milieu carcéral », détaille la seconde Camille, cigarette à la main.

 

« Parce que l’autogestion avec trois anarchistes sur un canapé,

bien sûr que ça marche toujours ! »

 

ZAD de Notre-Dame-des-Landes connaît ses conflits internes. La radio joue alors son rôle de média hyperlocal. « Une action féministe vient d’être menée contre un type à l’attitude sexiste, mégarelou depuis longtemps. Il s’est fait dégager de la ferme de Bellevue, où il squattait. Pour que tout le monde comprenne les enjeux de cette expulsion, on a réalisé des entretiens. Et des rappeuses ont enregistré un morceau au studio de La gré, diffusé comme la bande son de cette action qu’on soutenait. » Radio Klaxon, relais des productions musicales de la ZAD à peine sorties du four ou des actualités de la communauté en lutte : « Départ à 15 heures pour la manifestation à Nantes », « Camille s’est fait voler son vélo »

Mais le plus souvent en allumant le poste, on tombe sur des clashs de playlists, des documents sonores réalisés par les habitants de la ZAD ou des reprises d’émissions d’autres radios du tissu militant : radio Galère, Zinzine ou La locale. Un texto apparaît sur le téléphone de Camille. L’une de ses amies s’insurge de subir les plaintes de Céline Dion sur la fréquence habituelle. « Putain, je ne comprends pas… Je crois qu’on se fait saboter notre radio pirate ! Sûrement un pote avec un émetteur… Ça n’est pas la première fois qu’on remarque des morceaux pourris, absents de nos playlists. » À l’arrière du vieux bus, pourtant, pas l’ombre d’une Céline Dion. Seulement le beat planant d’un morceau de Youngblood Brass Band.

Un seul coup de pédale suffit à rejoindre la Wardine, lieu phare de la vie culturelle sur la ZAD. De cette grande bâtisse, certains se souviennent de la venue de L’orchestre tout puissant de Marcel Duchamp, d’autres du rock noise de Papier tigre ou d’après-midis de répétitions chorégraphiques. Aujourd’hui, un couple à l’accent anglais propose un atelier d’initiation à la sérigraphie. « Cette méthode, on l’a apprise au Mexique. On revient tout juste d’un voyage en Amérique latine où l’on a rejoint différentes luttes » explique Cynthia en dépliant un tee-shirt floqué d’une iconographie révolutionnaire péruvienne. L’arrivée fracassante d’une berline coupée dans la cour interrompt les conversations. Un homme en sort bourré. Il cherche un restaurant de sardines. La ZAD, finalement, n’est pas coupée du monde.

 

Louis Canadas pour Mouvement

 

Le printemps des embrouilles

« On se faisait péter la gueule et détruire nos maisons, c’est vrai. Mais les keufs ne dominaient pas notre imaginaire. Tu te retrouvais à embrasser une fille inconnue lors de concerts improvisés dans des cuisines boueuses, à bâtir des barricades et monter des actions qui pourraient t’emmener en prison avec des gens que tu connaissais depuis une heure. » Jérémy se remémore l’automne 2012, période des expulsions, alors que nous suivons un chemin tracé dans une vaste haie vers sa ruche d’abeilles. Après l’euphorie collective et le retrait des forces de l’ordre, c’est la gueule de bois. Le printemps des embrouilles. « À la suite de l’Opération César, la ZAD est devenue un Far West. Plein de bonnes initiatives naissent d’une zone où l’on fait ce qu’on veut, sans règles édictées et sans filtrage à l’entrée. Mais les mauvais, ceux qui veulent en profiter, ne se voient pas opposer de limites. » Il détaille avec recul cette triste période, ponctuée d’agressions et de prises de bec entre collectifs. Les départs des militants, blasés, qui s’enchaînent. Une embrouille de trop pousse les zadistes à acter leurs propres règles de fonctionnement collectif. « Nous devions trouver une réponse à ces comportements qui ne soit pas de l’inaction, ni une réaction facile de type police. » Ou la difficulté de l’autorégulation d’un espace qui brasse plusieurs centaines de personnes, avec le souci de conserver une certaine humanité dans les rapports.

« J’ai appris sur le tas, en cogérant quelques ruches. Ces abeilles-là sont assez proches du type sauvage, beaucoup plus nerveuses qu’une souche d’élevage comme la Buckfast. » Bien qu’il se fasse souvent piquer, Jérémy n’enfile pas sa vareuse de protection. « Cet essaim devrait m’apporter 20 kilos de miel… C’est la moyenne nationale ! », s’amuse-t-il. À côté de cette activité apicole, il s’adonne à la cueillette sauvage et participe à la feuille de chou locale, d’abord comme facteur puis au sein de l’équipe éditoriale. « Avec le ralentissement de l’actualité chaude, celle des expulsions, celle de radio Klaxon s’est ralentie également. C’est le ZAD News qui fait le lien entre les habitants. » Plus qu’un simple agenda, ces quelques feuilles imprimées à 70 exemplaires sur du papier A4 recueillent des billets d’humeur et des débats. « Plein de gens se prennent la tête par ZAD News interposés, ça prépare les arguments pour la réunion du jeudi et pour les assemblées », précise-t-il. Tous les contenus déposés dans la boîte aux lettres du journal sont imprimés, sans aucune censure.

« Des projets gaspilleurs de terre, des fermiers qui s’organisent face à des multinationales, il y en a partout. Si je reste vivre ici, c’est dans l’espoir d’y voir naître une zone anarchiste, autogérée dans tous les aspects de la vie. » À 29 ans, son parcours n’a pas toujours été empreint de ce militantisme. Tout juste quelques manifestations anti-CPE en 2006, avant d’intégrer une classe préparatoire littéraire à Paris. Pas vraiment de contacts avec les milieux radicaux. Mais ces deux années à observer le petit monde de la philo et des lettres commenter la société lui filent la nausée. Alors la perspective d’effectuer ses 42,5 annuités au sein de l’Éducation nationale… Jérémy arrête ses études, décroche un mi-temps comme serveur et se rend à la soupe populaire, un soir sur deux. Une annonce sur Internet l’amène à devenir croupier. En Alsace, il s’enfonce dans un quotidien engluant, poker et blackjack en spécialité. « J’ai compris qu’il fallait que je me barre, que je quitte le système salarial, sinon j’allais péter un câble. » Son sac sur le dos, il parcourt l’Europe, devient SDF à Londres et fréquente les squats d’Espagne et d’Italie, sans vraiment savoir lequel intégrer.

Quand vient le jour des premières expulsions en 2012, il fonce vers Notre-Dame-des-Landes, qu’il n’a pas quitté depuis. « J’étais content de trouver un ghetto de militants radicaux. Mais aujourd’hui, c’est précisément ce que je veux dépasser. Pour partager nos pratiques avec des gens qui n’ont rien à voir : de droite, de gauche, des fermiers, des marchands… Parce que l’autogestion avec trois anarchistes sur un canapé, bien sûr que ça marche toujours ! » Au-delà du combat contre l’aéroport, les interactions de cette zone intermédiaire avec le « vrai monde » servent à booster ce dernier d’un idéal qui se fait rare. Alors le dialogue avec l’extérieur, pour Jérémy, est essentiel : « Cette interaction permanente est précieuse et nous oblige à faire fonctionner nos modèles un minimum », expose-t-il avant de rejoindre sa cabane.

 

« C’est essentiel de contrerla propagande proaéroport en sortant
de nos petits cercles militants »

 

Ce soir-là, chacun des membres des 100 noms s’enfonce dans le potager à la recherche du dîner. Sur le feu cuisent le riz et les pâtes qui accompagneront les légumes : aubergines, tomates ou oignons blancs. En guise d’apéritif, des olives noires baignent dans leur huile. « Un chien du voisinage a dévoré l’une de nos poules… Pour compenser la perte, son propriétaire nous a rapporté plusieurs kilos d’olives d’une saison de travail dans le Sud. Je crois qu’on n’est pas perdants au change ! », s’amuse Stéphane, un membre du collectif, en enfilant un sweat-shirt bardé du motif « punk-rocker biologique ». À table, les discussions tournent principalement autour de la lutte contre l’enfouissement des déchets nucléaires dans la forêt de Bure, de sa couverture médiatique régionale (pas si mauvaise), et des techniques envisageables pour tromper les caméras à sensibilité thermique, celles des hélicoptères qui traquent dans la nuit le moindre déplacement des militants à proximité du site.

 

Filmer la Zone À Défendre

Une bouteille de Saumur se débouche, le plateau de fromages circule… C’est à ce moment qu’apparaît Kim, avec qui nous avons partagé la lecture du Canard enchaîné. Elle habite la ZAD depuis quelques mois et appartient au collectif Les scotcheuses, qui a déjà réalisé deux courts-métrages délirants sur Notre-Dame-des-Landes. « On sait bien qu’il n’existe pas une seule vérité ici. Mais s’il est impossible de montrer toutes les possibilités de ce lieu, on a cherché dans nos films à respecter la pluralité des manières d’exister sur la ZAD », commence-t-elle. Pour ne pas s’embourber dans une vision réductrice de la lutte, le collectif s’émancipe du réel en donnant une teinte burlesque à ses fictions et en s’appropriant les codes du western, dont les atmosphères collent parfaitement à l’imaginaire de la cabane perdue au milieu d’un bocage de non-droit… Kim a 27 ans et n’avait jamais fait de cinéma. Peu importe, on ne rejoint pas Les scotcheuses en pointant ses compétences ou un diplôme. D’ailleurs, pendant les tournages, les membres de l’équipe changent de poste tous les jours. « Ainsi, la pratique ne se fige pas dans des habitudes acquises, du genre : un cadre, ça se fait comme ça », explique-t-elle.

Les scotcheuses, collectif à géométrie variable, est né en 2013 lors d’une fête des morts organisée dans les Landes. Un moment de réflexion sur les rituels liés aux décès, une célébration comme refus de laisser la mort aux mains de ceux qui font tourner le business funéraire… « L’un d’entre nous avait du matos pour tourner en Super 8. On voulait filmer l’abattage du mouton qu’on allait manger. On a décidé de faire un film sur la fête et de respecter des délais courts : tourner, développer, monter et projeter le résultat en une seule semaine. » La mission accomplie, l’équipe décide de renouveler l’expérience. Réalisé dans le Tarn, un second film met en scène un couple d’agriculteurs en lutte contre le puçage électronique obligatoire des brebis. Une rencontre avec des habitants de la ZAD fait alors germer l’idée du western : en mai 2014, un premier film (Sème ton western) est tourné à Notre-Dame-des-Landes avec des anciens du Transfo – squat de Bagnolet expulsé en 2014 – et avec la participation de tous les zadistes volontaires. Mais Les scotcheuses rêvent d’un résultat plus abouti, d’une narration plus suivie, ce qui mènera au tournage de No Western l’automne suivant. Muet, le scénario suit les pérégrinations de deux auto-stoppeuses qui font leurs premiers pas sur la ZAD et se baladent avec une chambre à air de tracteur. D’un chantier collectif à une action contre une voiture de flics, l’atmosphère est étrange. « La dernière scène, c’est le concours de tartes organisé devant le Palais de justice de Nantes, en soutien à une famille de locataires historique. » Une famille bientôt expulsable, au même titre que tous les autres.

 

« On se faisait péter la gueule et détruire nos maisons, c’est vrai. 
Mais les keufs ne dominaient pas notre imaginaire »

 

No Western est bien accueilli par les habitants de la ZAD. Ça n’est pas la première fois qu’un film prend pour sujet la lutte de Notre-Dame-des-Landes. Le dernier continent, documentaire réalisé par Vincent Lapiz entre 2012 et 2014, connaitra une distribution au cinéma. Notons l’arrivée prochaine en salles de Les pieds sur terre, documentaire dont le pari est d’avoir exclusivement été tourné au Liminbout. Dans ce lieu-dit qui figure sur le tracé du projet d’aéroport, agriculteurs et éleveurs traditionnels apprennent à s’unir aux squatteurs dans leur lutte contre le géant Vinci… Au-delà de leurs désaccords de forme, comme l’utilisation de pesticides.

Après avoir écumé les circuits de distribution alternatifs et militants lors de ciné-concerts agrémentés de clarinettes, hautbois ou saxophones, les quatre films des Scotcheuses seront prochainement édités par Potemkine. « C’est essentiel de contrer la puissante propagande anti-ZAD et proaéroport, en sortant de nos petits cercles militants. Surtout dans un contexte où Paris Match nous apprend que les casseurs sont formés à Notre-Dame-des-Landes, précise Kim dans un grand éclat de rire. J’avoue que je ne suis pas encore tombée sur ce camp militaire secret ! » Sur la couverture de ce numéro de Paris Match qui fait se marrer toute la ZAD, rien d’autre que le large sourire de Céline Dion.

 

* Tous les prénoms de ce texte ont été modifiés

 

Texte : Jean-Roch de Logivière

Photos : Louis Canadas pour Mouvement

 

 

> Rassemblement de soutien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le 10 février

> Coffret dvd des 4 films des Scotcheuses, chez Potemkine (2017)

> Les pieds sur terre, documentaire de Batiste Combret et Betrand Hagenmüller, chez Bobi Lux (2017)