Siavash Amini Siavash Amini © p. Mehran Ahmadi
Reportages Musique multimedia

Téhéran autoprod

La vitalité de la scène artistique iranienne continue de provoquer curiosité et ébahissements, révélateurs de la profonde méconnaissance du pays. Reportage à Berlin l’occasion du festival Club Transmediale où les représentants les plus radicaux de la scène électronique de Téhéran ont trouvé un public attentif et exigent.

 

Par Louis Seiller publié le 6 mars 2017

Bien déterminée à tirer parti des réformes qui traversent la société, la nouvelle scène contemporaine téhéranienne tient avant tout à s’affranchir des étiquettes et caricatures, comme en témoignent deux de ces principaux acteurs. Quadragénaire à l’œil rieur, artisan-chercheur du son, Ata « Sote » Ebtekar brasse ses multiples influences, entre électro-acoustique, structures poli-rythmiques et micro-tonalités. Il crée une musique complexe qui fait la part belle au travail des textures pour former de paradoxaux contes sonores.

Fin connaisseur de la musique classique perse, multipliant les collaborations avec des labels comme Warp, Sub Rosa, Opal Tapes, Morphine, Digitalis ou encore Repitch, il n’intègre que rarement les mélodies traditionnelles dans ses compositions, ne voulant « surtout pas tomber dans la fusion ! » Son nouveau projet musical, Horreurs sacrées dans la conception, a fasciné : son électro massive et évolutive se combinant aux visuels mouvants de l’artiste hollandais Tarik Barri (Thom Yorke, Monolake...). Ses sons triturés ont magnifié les parties de santôr et de setâr, offrant un voyage empli de contradictions, entre crise et harmonie. Une véritable « techno apocalyptique perse ».

Inaugurant la soirée, le duo 9T Antiope présentait ses nouvelles compositions marquées par les envolées de la chanteuse Sara Bigdeli Shamloo. Après cela, sur la scène du théâtre Hebbel am Hufer, Siavash Amini avait hypnotisé la salle avec sa combinaison d’instrumentation à cordes et de lourdes ambiances atmosphériques. Comme beaucoup des musiciens de la scène contemporaine de Téhéran, Siavash Amini est de formation classique mais prend plaisir à juxtaposer ses couches de drones aux mélodies classiques. S’il puise bien-sûr des influences dans le répertoire perse, il rejette les catégorisations que son origine implique parfois. « Quand ils écoutent certaines de nos musiques, beaucoup de gens sont déçus car ils s’attendent à retrouver des mélodies perses, mais nous sommes des musiciens électroniques, nous ne voulons pas être réduits à une case ou une étiquette ! »

Comme Siavash Amini, Ata Ebtekar porte un regard critique sur l’intérêt des médias occidentaux pour l’Iran, souvent focalisés sur les interdictions ou la censure. « Nous n’apprécions pas cette vision exotique unilatérale des "artistes iraniens censurés, contraints à l’exil." Comme pour les journalistes locaux, il faut toujours que les histoires soient très "bollywoodiennes". Il est facile de se poser en victime à l’étranger mais cela cache la multitude de choses intéressantes qui se passent dans le pays ! » Le regard médiatique occidental sur l’Iran a beaucoup évolué mais les a priori influencent toujours une vision monolithique des pratiques culturelles. « Cette focalisation pose la question de la perception des libertés, les pressions sont-elles vraiment différentes en Iran qu’ici en Europe ? s’interroge Ata. La démocratie a des définitions tellement plurielles, même en Occident, la liberté d’expression totale n’existe pas, les gens n’apprécient la liberté qu’en fonction de leurs propres visions des choses. En 2001, j’étais en Californie, entouré de gens très libéraux et ouverts d’esprit mais toutes ces personnes ont commencé à me regarder très différemment après le 11 septembre, souvent même des amis proches. »

Les problèmes des artistes viennent plutôt du fonctionnement du marché de la musique que de possibles pressions politiques ou morales. Comme ailleurs, trouver un label et vivre de sa musique restent difficile. « La médiocrité et le caractère commercial des labels existants a l’aspect positif d’en pousser beaucoup à s’auto-éditer. Mais ils n’en tirent aucun revenu. » Les yeux de Siavash Amini brillent à l’évocation de ces nouveaux labels électroniques. Selon Ata Ebtekar, cette soif d’expérimentation « ne s’explique pas par les privations de la Révolution islamique mais par les liens profonds qu’entretiennent les iraniens avec la culture et les arts. » Un lien très « organique » dans ce pays où poésie, théâtres et arts sont très présents. « Contrairement à ce qui est souvent présenté, la Révolution n’a pas interdit les démarches artistiques différentes, elles n’étaient tout simplement pas là ! Ces dernières années, il y a eu comme une prise de conscience des possibilités. »

Une volonté d’expérimentation libre et non amarrée qui a enfanté en 2015 le festival Set, une sorte d’homologue iranien du Club Transmediale. « Comme le CTM de Berlin nous voulons en faire une manifestation, globale et éthique. » Un événement qui se donne pour principal objectif l’élargissement du champ des expérimentations dans une société où les possibles sont encore multiples. Entre arts visuels et musique, les artistes investissent alors les galeries et autres lieux de Téhéran non destinés à la musique expérimentale. Face aux contradictions de la société iranienne, l’indépendance reste leur maître mot. « Nous ne comprenons pas très bien qu’à Berlin le gouvernement allemand finance autant de projets artistiques et musicaux. Notre but en Iran est de rester totalement indépendant des institutions. »  

 

> CTM a eu lieu du 27 janvier au 5 février à Berlin, Allemagne