Élodie Ortega, Guilhem Lacroux, Jacques Puech et Yann Gourdon. Élodie Ortega, Guilhem Lacroux, Jacques Puech et Yann Gourdon. © p. Philippe Lebruman, pour Mouvement
Reportages Musique

La Nòvia Région centrale

La Nòvia

Disséminé dans la moitié sud de la France, le collectif La Nòvia entreprend de régénérer le patrimoine des musiques traditionnelles du Massif central, à travers une constellation de groupes tissant des liens inédits entre folk du terroir, bal populaire et musique expérimentale. Reportage au Puy-en-Velay, au détour d’une vierge noire, d’un sanctuaire gnostique et d’un stade de foot.

 

Texte : Julien Bécourt, au Puy-en-Velay 

Photographies : Philippe Lebruman, pour Mouvement 

 

publié le 21 sept. 2016

 

Qui aurait pu soupçonner qu’une bourrée auvergnate puisse un jour se muer en rituel de transe psychédélique et procurer le même frisson d’extase qu’un concert noise ou qu’une soirée techno ?

 

Il semble que les esgourdes les plus ensablées s’éveillent à ces traditions musicales enfouies dans les recoins de la France, ressuscitées par une poignée d’interprètes et de « collecteurs ». Au premier rang de cette réhabilitation sans pose ni frime, le collectif La Nòvia préconise une « réinvention des racines », luttant à sa manière contre une forme d’impérialisme culturel qui débouche, à court terme, sur une standardisation des modes musicaux et un nivellement par le bas. Leur projet ? Entretenir ce qui subsiste de la tradition orale et se réapproprier un répertoire traditionnel trop souvent considéré comme désuet.

C’est dans la ville du Puy-en-Velay, haut lieu de pèlerinage regorgeant de symboles occultes et de mythologies profanes, que Yann Gourdon et son épouse Élodie Ortega, graphiste et administratrice du collectif, élisent domicile en 2009 après quatre années passées à Clermont-Ferrand. À deux pas des contreforts de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation, où architectures romane et byzantine s’entrelacent, se niche le repaire de La Nòvia, une petite maison de ville au mobilier soigneusement chiné. Deux étages, une arrière-cour et un jardin : le charme opère aussitôt. Parents de deux bambins, leur espace s’organise en fonction des visites, le bureau s’improvise en studio de mixage et le salon en local d’enregistrement.

On arrive pour le couchage des marmots. Jacques Puech et Guilhem Lacroux, qui forment le duo Faune, enquillent les verres et exposent leurs points de vue. « On parle d’oralité, mais on devrait aussi parler d’auralité, soutient le premier. Ce qui se transmet, c’est aussi ce que l’oreille entend. On fait une musique qui est également façonnée par ce qui a été enregistré et fixé. »  Joueur de cabrette et chanteur au sein de plusieurs groupes de La Nòvia, ce fin connaisseur du répertoire régional enseigne les musiques traditionnelles dans le Puy de Dôme. Guilhem Lacroux, quant à lui, navigue entre les groupes Toad, Faune, Tanz Mein Herz et La Baracande. Compositeur et guitariste de formation, sa versatilité l’entraîne vers toutes sortes de projets aventureux. Le dernier en date, un fabuleux album de guitare préparé sous le nom Deux déserts. « Ce n'est pas la dimension traditionnelle qui m'intéresse forcément dans cette musique, je suis plutôt sensible à sa beauté intrinsèque, affirme-t-il après une lampée de single malt. Je cherche à développer une musique qui s’enrichisse d’influences hétérogènes et compose un univers qui lui est propre. Une pièce pour chœur et orchestre, de la musique baroque, une composition électro-acoustique ou du folk de France ou de Pétaouchnok. »

Fondée en 2009 par les membres du groupe Toad, La Nòvia – « la jeune mariée » en occitan – marche aussi bien dans les traces du collecteur Jean Dumas, homologue français du célèbre ethnomusicologue Alan Lomax, que dans celles du compositeur et philosophe contestataire Henry Flynt, le premier à avoir jeté des ponts entre la musique hillbilly du Sud des États-Unis et l’avant-garde minimaliste des sixties. Par définition, aucun membre du collectif n’établit de hiérarchie entre ces topologies musicales arbitrairement segmentées et étiquetées : en clair, la musique urbaine et électr(on)ique n’a pas plus le monopole de la modernité que la musique folk et traditionnelle n’est l’apanage de soi-disant péquenauds. Aurait-on besoin de réécouter John Fahey, l’anthologie des musiques traditionnelles de Fremeaux & Associés ou l’intégrale Folkways pour s’en convaincre ?

 

Constellation interrégionale

C’est seulement après le repas, alors que le niveau des bouteilles de whisky baisse à vue d’oeil, que les langues se délient. « Il faut se débarrasser des casseroles ! » : ce leitmotiv revient souvent dans la bouche de Yann Gourdon, le plus taciturne de la bande. Par « casseroles », comprendre tous ces préjugés encombrants qui rôdent autour des musiques folk et traditionnelles. « Aujourd’hui, on est dans la fixation des formes, tout doit être réifié, nommé et normé. Tout ce qu’on entreprend fait nécessairement référence à autre chose. On est dans l’ultra-consommation, tous hyper chargés de culture et d’idéologie. Nous nous efforçons précisément d'échapper à ces formatages, aux stéréotypes envahissants. »

Musicien-artisan et plasticien sonore, Yann Gourdon est l’instigateur de cette nébuleuse d’artistes, enseignants et musiciens, vaillamment supervisée par Élodie : « Yann a commencé son travail d'écoute et de collectages à Clermont, explique-t-elle. Jérémie Sauvage, Mathieu Tilly et toute la clique des Beaux-arts de Valence ont suivi. Nous occupions un atelier où nous programmions des concerts. Nous fréquentions les bals au Gamounet, nous nous sommes mis à danser et avons fait la connaissance de Jacques Puech, Basile Brémaud et Antoine Cognet. » Au gré des rencontres se met en place une constellation interrégionale qui s’étale sur un vaste territoire, englobant l’Auvergne, le Béarn, le Limousin, les Cévennes et la Franche-Comté. La Nòvia est née.

Aujourd’hui, le collectif abrite pas loin d’une dizaine de projets : de la transe montagnarde de Toad au drone des cimes du Verdouble, en passant par Jéricho, la Cléda ou La Baracande, qui revisitent façon post-rock le répertoire ancestral de Virginie Granouillet, une chanteuse collectée par Jean Dumas dans les années 1950-1960. Sans compter les déclinaisons en duo, trio ou quatuor accommodant la lutherie « classique » avec un instrumentarium séculaire : vielle, mais aussi chabrette, cabrette, banjo, lap steel, violon, ttun ttun... Il faut semer des cailloux en chemin pour ne pas s’y perdre.

 

Spatialisation, vibration

En tournée toute l’année avec ses fidèles acolytes, Yann Gourdon l’itinérant tient bon la barre de sa vielle à roue, véritable extension de son corps depuis ses 10 ans. Cet enfant du Vercors, né en 1980, est tombé dans la musique folk quand il était petit : son père violoniste écumait les bars, avec une prédilection pour les musiques irlandaises. Sans doute y décelait-il déjà ce qui formera le cœur de son esthétique : la spatialisation d’un son continu en corrélation avec un environnement donné, les variations mélodiques qui transparaissent derrière le champ vibratoire.

À travers le bourdon hypnotique de sa vielle, il taille des blocs dans l’espace, sculpte des bas-reliefs sonores qui réservent toutes sortes d’accidents : un jeu sauvage, électrique et bardé d’échardes, qui insiste sur les dynamiques et les syncopes, les résonances autant que les cadences. Une musique dont il accueille sans réserves le plus ténu des grincements, le plus infime des déraillements… Sa découverte du violoniste Tony Conrad et, par extension, de l’avant-garde américaine – en particulier Max Neuhaus et Alvin Lucier, qui prêtent une attention particulière à l’environnement – bouleverse sa conception de l’espace sonore et l’incite à redéfinir sa pratique. Et s’il s’échappe ensuite vers l’art contemporain, c’est pour mieux affirmer le caractère organique de son art sonore, qui accapare l’esprit autant que l’espace : « Je positionne toujours le son en fonction de l’acoustique du lieu. Dans une installation sonore comme dans un bal, on est dans le mouvement du son, ce qui implique le déplacement de l’auditeur et génère une variation dans la perception. Ce qui importe le plus, c’est ce qui intervient dans l’espace architectural comme dans le lien social », explique-t-il.

 

Modulation, amplification

Le pilier de La Nòvia ne délaisse pas sa vielle pour autant, et forme au milieu des années 2000 l’ensemble tradi-noise Toad. Simultanément, c’est avec ses compagnons des Beaux-arts de Valence, Mathieu Tilly et Jérémie Sauvage (fondateurs du label Standard In-Fi, jumelé à La Nòvia), qu’il monte le groupe France. « Un nom un peu provocateur, admet Gourdon. Une façon de se réapproprier le territoire et de l’arracher au symbole nationaliste. » Ce trio instrumental – vielle à roue, basse, batterie – a la particularité d’étirer le bourdonnement constant et hypnotique d’un seul morceau tout au long d’un concert. Un puissant « drone-band » qui puise son inspiration dans le krautrock autant que dans la musique dite minimaliste, celle de La Monte Young, Phill Niblock ou Charlemagne Palestine.

Mais là où France met l’accent sur la puissance et la saturation, sur un registre psyché-rock aux échappées bruitistes qui rappelle Fushitsusha ou le versant le plus primitif du Velvet Underground, les projets « folk » de La Nòvia misent davantage sur les modulations harmoniques. Quand ce n’est pas la danse qui prend le dessus. Les airs virevoltants de Léon Peyrat, fameux « violonaire » du Limousin, les bourrées d’Antonin Chabrier dans le Cantal ou les rigodons endiablés d’Émile Escalle collectés dans les Hautes-Alpes, sont réinjectés dans une nouvelle formule sonore à l’amplification décuplée. Drone-rock psychédélique et musique de bal auvergnate ont beau ne partager aucun terrain culturel, géographique ou sociologique, les analogies formelles sont flagrantes. Et c’est en mettant le doigt dessus que La Nòvia tape dans le mille.

 

Contrepoint territorial

Hormis les projets strictement instrumentaux, les groupes portés par La Nòvia s’articulent pour la plupart autour d’un répertoire de chansons régionales. Certaines d’entre elles furent collectées au début du XXe siècle par Joseph Canteloube dont l’Anthologie des chants populaires français est une mine d’or dans laquelle pioche le duo Faune, malgré les accointances de l’auteur avec l’Action française et le régime de Vichy. « On se sert du travail de collecte réalisé. Mais ces musiques ne prennent pas la teinte politique de celui qui les collecte. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus », se défend Jacques Puech, piqué au vif.

Méfions-nous des raccourcis idéologiques : la démarche de La Nòvia ne s’inscrit pas dans une quête identitaire, c’est même tout l’inverse. Si elle part du local, c’est pour mieux englober l’universel. Une façon d’envisager le « contrepoint territorial » et la « répétition du différent » tel que l’avait énoncé Deleuze. « Nous ne sommes pas dans la préservation ou la reproduction d’un passé fantasmé. Certainement pas ! On décide de s’emparer d’un répertoire, collecté et fixé par le biais d’enregistrements d’un certain temps. Mais on va au-delà : ce qu’on fait avec nous appartient entièrement. » En faisant vivre une tradition, La Nòvia ne fait qu’en renforcer la dimension intemporelle et transculturelle, loin de tout conservatisme.

 

Patrimoine vivant

Bourrées, rigodons, marches, valses, polkas ou mazurkas ont beau n’avoir aucun secret pour eux, rien ne les irrite davantage que la notion frelatée de « folklore », qui sous-entend que ces musiques seraient muséifiées, comme des représentations pittoresques et théâtralisées d’une ère passée. À l’unisson, les acteurs du collectif affirment haut et fort que ce patrimoine est vivant et actif, en dépit des vicissitudes de l’histoire et des tentatives de récupération par le régime de Vichy ou par les courants identitaires et régionalistes qui lui ont emboîté le pas. Tandis que la plupart des pays d’Europe valorisent leurs cultures locales, la France semble encore avoir du mal à assumer son répertoire folk régional.

De crainte de réveiller les démons de la collaboration ? Aurait-on jeté le bébé avec l’eau du bain, comme en Allemagne, où les musiques trad. ont été mises sous cloche depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Le tabou semble persistant. Il aura fallu attendre l’après-68 et le mouvement folk contestataire pour redorer le blason de nos cultures locales et les laver de toute ambiguïté idéologique.

 

Mobilité, ouverture

Avec Internet et la mondialisation, la dialectique n’est plus la même. « Les répertoires circulent à grande échelle pour être ensuite réinjectés dans une pratique locale, avec un style qui se cristallise à un moment précis. Ce sont ces aller-retours qui enrichissent en permanence les musiques trad. » soutient Yann Gourdon. Au demeurant, la propagation de chansons bien au-delà de leur ancrage régional est inéluctable et nourrit de fertiles échanges internationaux : « On retrouve la même version d'une chanson à des endroits très éloignés de la planète et simultanément des versions radicalement différentes entre deux villages voisins, souligne Jacques Puech. Le Québec et la France, par exemple, partagent de nombreux chants, il y a un grand brassage de références communes. »

Comme un coin de cambrousse connu des initiés seulement, la musique traditionnelle telle que l’entend La Nòvia est loin d’avoir été défrichée. Et l’on se réjouirait presque que le secret soit aussi bien gardé. Pour l’heure, le jour se lève sur Le Puy-en-Velay… Puisse la tourbe astrale des derviches du Massif central, macérée dans une bonne dose de schnaps, nous faire découvrir sous un autre jour les bals de France et de Navarre. Et que la danse et l’ivresse fassent tournoyer les corps et les esprits pour l’éternité !

 

> La Nòvia fait sa Nuit de noces, le 24 septembre à l’Église St-Merry, Paris (Sonic Protest et le festival Crak, en partenariat avec la Muse en circuit et Arcadi Île-de-France)