<i>Cité intérieure</i> de Perrine Valli Cité intérieure de Perrine Valli © p. Olivier Miche
Reportages Danse festival

L'Europe en gueule de bois

La programmation danse du festival Antigel s’achève comme une nuit blanche, entre fuite en avant vers l’amour et redescente amère. La dernière création « Made in Antigel » confiée à Perrine Valli ramène le sentiment de légèreté et de sensualité émanant de la pièce de Kaori Ito dans les profondeurs obscures des tendances européennes.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 20 févr. 2017

Du haut de ses sept ans, Antigel, davantage reconnu pour sa programmation musicale à la pointe, voit de plus en plus large. Il s’étend cette année sur plus de 20 communes genevoises et ameute près de 50 000 personnes malgré les louvoiements de l’hiver, depuis le très royal Victoria Hall au cœur du quartier des banques, jusqu’au Grand Central (QG du festival consacré aux nuits blanches de dj-sets) installé sur le chantier périphérique du « Pont-rouge ». Inutile d’y voir une réminiscence de la Genève des années 1990, « la ville la plus squattée d’Europe » : l’occupation de la tour des chemins de fers suisses est sponsorisée et le parcours d’Antigel s’articule autour de tête d’affiches (de Maguy Marin au Chronos Quartet en passant par Jan Martens, Karim Bel Kacem et les Dandy Warhols). Reste une volonté certaine d’ouvrir et de déplacer les publics dans une trentaine de lieux différents, de la salle de spectacle traditionnelle à des sites naturels et industriels. Les urbains s’aventurent vers les extrémités du canton, les adeptes de la musique électronique vers la danse contemporaine, et vice-versa, quitte à consentir à quelques facilités.

 

Un parfum de sexe et de pureté  

Kaori Ito initie un espace de confidences dans le musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, fraîchement rénové, et tente d’entrer en connivence avec le public, sans scène ni gradins interposés. Embrase-moi, second volet d’une trilogie entamée avec la relation père-fille de Je danse car je me méfie des mots, débute par un prologue au cours duquel Kaori Ito déroule en petit comité sa vie amoureuse et sexuelle. Théo Touvet, son compagnon dans la pièce et dans la vie, fait de même avec l’autre partie du public dans une autre pièce. Cette première partie, à la croisée de la soirée pyjama et de la séance de psy, désamorce le sérieux, habituellement de mise lors d’une cérémonie de créâââtion contemporaine. Puis les spectateurs descendent dans l’une des grandes salles froides de l’institution et s’assoient en cercle comme autour d’un feu dont les deux amoureux seraient seraient le foyer. Le public est désormais à point pour assister à la représentation de leurs ébats sentimentaux et sexuels. Cette danse du corps-à-corps et de la symbiose entre la parole et le geste, avec des interprètes entièrement nus, dans l’espace restreint d’un cerceau (d’environ 1,50 m de diamètre), se développe toute en fusion, volontaire ou subie, constructive ou destructrice. Embrase-moi retrace le cycle dialectique de l’amour toujours traversé par une « envie de relâchement », selon la chorégraphe, soucieuse de ne pas verser dans l’exhibitionnisme.

Embrase-moi, confidences parlées et dansées, de Kaori Ito et Théo Touvet. p. Jean-Christophe Arav

Embrase-moi tire tout au plus vers le narcissisme. Car il faut certainement beaucoup s’aimer l’un-l’autre et soi-même pour tendre au spectateur l’image idéalisée d’un homme aux allures d’adonis en harmonie avec le « petit corps tonique » d’une danseuse japonaise sur une mélodie chopinienne. En véhiculant l’image socialement et esthétiquement acceptée de la nudité (imberbe et fuselée), Kaori Ito et Théo Touvet enrobent le sexe d’un chaste vernis. Même si la chorégraphe insiste sur le fait que tout – les scènes de disputes et d’étreintes – est autobiographique, la pièce convoque une culture visuelle largement partagée en Europe. Qu’elle fasse écho à la représentation mythique d’Atlas soutenant le globe ou à l’Origine du monde de Courbet, la pièce souligne l’essence sexuelle de l’être humain. Un constat évident qui demeure pourtant prétexte à condamnations et lynchages de la part des lobbies traditionnalistes et de frontistes de plus en plus offensifs. (Les œuvres de Paul McCarthy et d’Anish Kapoor en ont fait récemment les frais. Quand ce ne sont pas carrément des élus socialistes qui refusent de voir un bout de pénis sur leurs scènes1.) 

 

Un relent de piété et de moisissure

Ambiance radicalement différente chez Perrine Valli qui répond à la commande « Made in Antigel », création inédite sous la contrainte d’un lieu atypique assigné par les organisateurs. La chorégraphe propose une déambulation libre dans un ancien stock de pneus de la cité d’Onex, sous une barre d’immeuble. On se guide à la lueur de quelques chandelles et des néons rouges qui courent sur le sol, suivant l’odeur prégnante de caoutchouc et d’humidité. Les couloirs distribuent des caves qui, à la faveur de l’obscurité et des cartels nominatifs à l’entrée, semblent être des cellules asilaires ou pénitentiaires. Le spectateur dérive d’un tableau vivant à l’autre : « La Madeleine pénitente », « La Madeleine au miroir », « Saint-André lisant », « Le Souffleur à la lampe », « Job raillé par sa femme », « La Diseuse de bonne aventure »… La chorégraphe s’inspire des toiles de George de la Tour (mais on pourrait tout aussi bien y voir des vanités ou des références à Claude Lévêque, Andy Warhol ou Tim Burton), et déplie des étapes de l’éducation religieuse dans une veine viciée digne de l’Inquisition. L’un des cartels invite même le curieux à confesser ses pêchés juste après la salle consacrée à « L’Éducation de la Vierge ». Ici, les spectateurs s’apparentent davantage à des visiteurs, entourés de figures plus ou moins traçables. Qui de ceux-là ou des interprètes est le spectre de l’autre, lequel suit l’autre ? Nulle érotisation des corps chez Perrine Valli, seulement des pommes rouges et des crânes qui complètent le décor. De grandes silhouettes noires dont les mouvements, d’abord engourdis et répétitifs, jouent aux ombres chinoises.

Cité intérieure de Perrine Valli. p. Jonathan Lévy 

Mythe de la caverne ou babillements de la prison moderne ? Perrine Valli s’inquiète : « Est-ce que le rapport à la religion était visible ? » Les costumes – entre la bure de messe noire et la robe stricte de la bourgeoisie puritaine du début de siècle – participent à l’atmosphère rance de cette Cité intérieure. Cette « improvisation structurée » soulève de manière plus évidente la question de l’affirmation réactionnaire d’une Europe catholique. « Pour moi, la cave évoque la mort et le passé… » souligne la chorégraphe genevoise qui constate, alarmée, un regain de « violence et d'obscurantisme ». On ne la contredira pas. La pièce s’achève dans une ambiance de rave underground : ouf ! Le public peut regagner le cœur léger les soirées électro dans un bâtiment en voie de démolition. Le tout avec la bénédiction des entreprises constructeurs du futur quartier d’affaire.

 

 

1. Lire « Qui a peur de la danse ? » de Aïnhoa Jean-Calmettes sur mouvement.net et « Les nouveaux iconoclastes » la chronique de Gérard Mayen dans le n° 79 de Mouvement

 

> Antigel a eu lieu du 27 janvier au 19 février à Genève et alentours