<i>Milieu</i> de Renaud Herbin, Milieu de Renaud Herbin, © Benoît Schupp.
Reportages Théâtre d'objet

Dans la paume

Convergence des luttes aussi impromptue qu'efficace, la petite et la grande histoire se sont retrouvées, sans y prendre garde, sur le campus de l'université strasbourgeoise. Reportage aux Giboulées, biennale internationale corps-objet-image, sur fond de manifestation contre la Loi travail. 

Par Agnès Dopff publié le 31 mars 2016

Tandis qu'en cet après-midi de la mi-mars un premier attroupement s'amasse progressivement devant la baie vitrée de l'espace numérique, un second – autrement plus démonstratif – entame hymnes et slogans militants à quelques bâtiments de là. En cette journée de mobilisation nationale autour de la question du travail, la biennale des Giboulées semble trouver un écho nouveau plutôt qu'un son dissident.

Pure coïncidence géographique? Eh bien, qu'importe. Les formes courtes qui prennent place dans les différentes vitrines du campus, au rythme du cortège avoisinant, se font à cette occasion et un peu plus encore la parfaite illustration d'une pratique artistique absolument dans l'air du temps. Avec la série des « Troublantes apparences », parcours de trois spectacles courts, les Giboulées ont choisi de jouer avec les interfaces vitrées des bâtiments universitaires. Proposant par là un dispositif original où les spectateurs, attendus ou badauds, s'agglomèrent spontanément devant des écrans de verre, l'ordinaire se mêle au spectaculaire, le spontané à l'artifice. Micro-fables de la temporalité, les trois créations présentées cette année matérialisent chacune le rapport complexe et toujours mouvant de l'on entretient avec le temps.

 

Petites formes contemporaines

Avec Marées, d'Arnaud Louski-Pane, la lutte pour la vie se fait village minéral, inévitablement dévoré par les flots. Autre approche, autre cadence avec Tempo, présenté par Alice Laloy: cette fois, le temps est à l'humain, puisque c'est à la notion de durée que l'on s'en prend ici. Par l'artifice d'une façade fraîchement badigeonnée de peinture, Tempo explore la question de la subjectivité à travers une poignée de fenêtres narratives ou contemplatives délicieusement barrées. Puis le petit groupe de spectateurs se retrouve enfin pour Tout doit disparaître (Angélique Friant) devant la dernière vitrine de ce parcours du détail, dans le salon suranné d'un vieillard lui aussi en proie à l'inéluctable temps qui passe.

Formes de l'éphémère, ces Troublantes apparences le sont surtout par leur délicate injonction à la disponibilité dans l'instant. Ici, une jeune femme contemple la montée des eaux de Marées, des écouteurs fluo visés aux oreilles, tandis qu'à l'autre extrémité du groupe, une dame élégante s'impatiente de ce spectacle narratif commencé depuis quelques minutes à peine. À l'arrière du groupe, un autre pressé peste doucement de ne pas bien voir, hissé sur la pointe des pieds. Microscope de l'humain, le parcours se fait finalement le révélateur délicat d'un rapport au monde conditionné par l'urgence et les sollicitations permanentes. Derrière chacune de ces vitrines pourtant, une même invitation: prendre le temps. Ne serait-ce pas précisément ce que réclament, dans un style plus direct, les banderoles que l'on agite au même moment, un peu plus loin?

 

Milieu, au creux de l'âme

Mais la Biennale des Giboulées, dont le TJP présente cette année la quarantième édition, s'inscrit surtout dans un militantisme autrement plus artistique. Pour Renaud Herbin, actuel directeur du CDN strasbourgeois, l'enjeu est ici de faire voir et reconnaître la diversité et la qualité du théâtre de formes et d'objets, dans ce qu'il a de plus contemporain. Initialement adressée à un public jeune, le TJP s'engage désormais franchement en faveur d'un art que l'on cantonne encore bien souvent, dans les esprits comme dans les programmations, à une vieille tradition de castelets datés.

Photo : Benoît Schupp.

Plus encore que dans le discours, c'est sur la scène même que Renaud Herbin acte son combat. Avec Milieu, le marionnettiste offre l'occasion d'une mise en abyme tout en subtilité. Posté, dans un équilibre incertain, tout en haut d'une structure cylindrique, le manipulateur donne vie au pantin chétif qu'il domine radicalement, tandis que le public encercle la scène et l'embrasse du regard. Micro-récit de l'existence, Milieu se fait l'écrin métallique de la lutte pour la survivance, dans un dispositif parfaitement apte à ré-amplifier le regard. Dans ce castelet d'un nouveau genre, le sol du pantin est à hauteur d'yeux humains, et chaque nuance impulsée d'en-haut se transforme à terre en un souffle véritable, une articulation un peu plus vivante. Le sol même, recouvert d'un gravier humide et parcouru par les extrémités hypertrophiées du pantin de bois, se fait support d'une empathie kinesthésique. L'œil comme l'oreille chargent l'être inanimé de sensations et bientôt d'émotions qui sont autant d'attributs humains. Poésie du détail, Milieu magnétise notre regard, plus troublé encore de croiser celui –aux orbites creuses-  de ce petit être là.

 

De la matière-vie: Elise Vigneron et Tim Spooner

Poésie de l'attention encore, les Giboulées présentaient également cette année la création d'Elise Vigneron, Anywhere, librement inspirée du mythe d'Œdipe. Tissage savant des lois physiques et des alchimies humaines, Anywhere revisite le mythe à travers un paysage à la métaphore sensitive. Où les brulantes cicatrices du passé mordent la glace. Où la peine et la solitude gercent jusqu'à l'âme. Où l'errance enfin transperce la peau nue. D'un abord délibérément obscure, Anywhere démêle progressivement les fils d'un récit où l'enfant d'autrefois se révèle la force d'aujourd'hui, où le père se courbe et se laisse consoler. Esquivant largement l'écueil d'une énième réécriture du mythe, la création d'Elise Vigneron ravit par la libre lecture qu'elle veille à garantir. À rebours de l'époque, Anywhere ose une temporalité autre et défie l'urgence devenue ordinaire.

Photo : V. Beaume.

Ode à l'attention renouvelée et au poids du détail, l'édition 2016 des Giboulées offrait également l'occasion d'un voyage cosmologique, à travers la personne de Tim Spooner. Affublé d'un patchwork entre blouse laborantine et pyjama désormais trop étroit, le manipulateur de The Telescope recourt sous nos yeux au simple truchement d'un plateau métallique, d'un rétroprojecteur, de quelques câbles et de quelques écrans pour donner vie à une galaxie toute entière. Suivant l'orientation d'une caméra-microscope et d'un discours franchement loufoque, The Telescope brouille les échelles, les repères, et tous les signifiants, jusqu'à ce que plus rien ne fasse autorité que le propos fantastique de l'étrange savant. Par un jeu d'aimants, de zoom ou d'éclairage, chaque chose s'éveille à la vie, jusqu'aux poussières même qui jonchent la tablette de manipulation. Des flans d'une planète inexplorée aux quartiers d'une cité infinitésimale, Tim Spooner parvient en quelques minutes à peine à faire céder toutes les digues rationnelles, nous emportant comme par un ressac poétique.

Pouvoir et oser prendre le temps, suspendre la suprématie de la nécessité, et réactiver notre regard au monde, jusque dans les plus infimes subtilités qui composent notre humanité, tels sont l'enjeu et la force d'une création où le vivant se re-trouve dans la matière même qui ne le contient pas.

 

Les Troublantes apparences (Marées, d'Arnaud Louski-Pane; Tempo, d'Alice Laloy; Tout doit disparaître, d'Angélique Friant), Milieu de Renaud Herbin, Anywhere d'Elise Vigneron, et The Telescope de Timp Spooner ont été présenté du 17 au 18 mars 2016 à Strasbourg (festival Les Giboulées).