<i>brancusi contre États-Unis</i> d'Eric Vigner, brancusi contre États-Unis d'Eric Vigner, © I. Bulboaca.
Reportages Théâtre arts visuels

Brancusi respire toujours

La création à Bucarest de Brancusi contre États-Unis, d’Eric Vigner, réveille les contradictions qui entourent les tentatives d’arrimage du sculpteur à son pays d’origine. Et rappellent l’importance d’une œuvre, dont l’essentiel est à Paris, dans l’atelier reconstitué par Renzo Piano devant le Centre Pompidou.

Par Jean-Louis Perrier publié le 18 févr. 2017

La scène se déroule au Studio du théâtre national de l’Odéon à Bucarest, début décembre, à la veille d’élections législatives qui allaient ramener au pouvoir le PDS (ex-communiste) comme si de rien n’était, alors que son principal dirigeant et nombre de ses affidés avaient été condamnés pour corruption (1). Dans l’étroite salle en sous-sol, maintenue dans la noirceur d’un caveau voué au supplice, se joue Brâncuşi împotriva Statelor Unite (Brancusi contre Etats-Unis), pièce d’Eric Vigner, mise en scène par l’auteur, tirée des minutes du procès intenté en 1927 par les douanes américaines au photographe Edward Steichen, importateur d’un Oiseau dans l’espace, du sculpteur Brancusi. En débat : la nature du bronze. En quoi est-ce une œuvre d’art « au regard de la loi » – en ce cas non taxée – plutôt qu’un quelconque objet ?

C’est la quatrième fois qu’Eric Vigner met sa pièce sur le métier. Une première version a été créée il y a 20 ans au festival d’Avignon dans la salle du conclave du Palais des papes, un espace bi-frontal où les spectateurs se trouvaient assis à la place des cardinaux, puis une deuxième version au centre Pompidou. Et enfin une troisième, il y a deux ans, dans une version performée au musée d’Art moderne de la ville de Paris, entre La Danse, de Matisse, et le Mur de peintures de Buren. La pièce décline dans un suspens cruel et bouffon les contradictions possibles et nécessaires entre art et société. Elles touchent à l’esthétique, à l’histoire de l’art et aux discours critiques, à la place de la main et de l’œil, au sonnant et au trébuchant, à la bonne et à la mauvaise réputation, comme dans une enquête de mœurs.

 

Brancusi par l’absence

À Bucarest, la pièce bénéficie d’un addenda : le compte-rendu d’un autre « procès », daté 1951, en pleine période stalinienne. Il témoigne d’une réunion de l’Académie roumaine, dont les membres condamnent eux aussi et le sculpteur et ses sculptures, en des termes que n’auraient pas désavoués l’avocat des douanes américaines : « Brancusi ne peut être considéré comme créateur dans le domaine de la sculpture, car il ne s’exprime pas à travers les moyens caractéristiques et essentiels de cet art. » La dimension idéologique de formes « abstraites » dégagées de la gangue d’un mode de représentation considéré comme indépassable, est stigmatisée par un autre académicien condamnant le sculpteur en ces termes : « Sous l’influence du cubisme, il commence à spéculer par des moyens bizarres sur les goûts morbides de la société bourgeoise. »

Photo : I. Bulboaca

Le coup de force d’Eric Vigner consiste à faire passer ces discours par le même interprète, ostensiblement grimé en Brancusi. Un personnage oxymore, s’il est possible, nœud de deux histoires qui n’ont jamais cessé de s’exploiter l’une l’autre. Le visiteur du musée national à Bucarest l’expérimentera en passant directement de l’exotisme platement héroïque des salles académiques à la petite pièce qui honore muettement le Brancusi des origines. Ces œuvres sont-elles condamnées à vivre ensemble et à témoigner du même art ? Quant au visiteur du musée d’Art contemporain (MNAC), il tombera sur un incisif étalage illustrant « un système d’anthropologie culturelle institutionnelle », passionnant mélange de styles issus de la modernité sous Ceausescu, où de rutilants « à la manière de » Brancusi côtoient les portraits léchés du conducator. L’ensemble tient du vide-grenier et de l’installation. Brancusi est là par son absence, trop grand pour tenir sous les combles. Un trou dans la mémoire publique.

 

Colonne sans fin en gadget

À la différence des staliniens, Ceausescu n’avait pourtant pas manqué d’approcher le sculpteur. Sa renommée mondiale aurait appuyé le culte de sa propre personnalité. Mais la collection de Brancusi a été finalement léguée à la France, après qu’il en ait choisi la nationalité. En Roumanie, pendant plusieurs décennies, l’œuvre sera réduite à ses illustrations. Il en restera d’abondantes traces dans des objets de consommation (timbres, boites d’allumettes, billets de banque), éléments d’une dévotion qui rejaillit dans l’habitat populaire aussi bien que dans des églises, dont la collecte par le plasticien Mircea Cantor fait œuvre (lire l’entretien ici). Le culte transformant la Colonne sans fin en gadget n’en témoigne pas moins d’une forme de misère qui rend inconcevable l’esprit de l’original.

Depuis l’entrée en démocratie, les manœuvres pour arrimer le grand homme au récit national ont repris. Foin de saints et de guerriers, de conversions et de victoires, un artiste devrait d’autant mieux rassembler le peuple qu’il a su tirer de thèmes traditionnels leur essence. Le 19 février, date de naissance du sculpteur (1876-1957), est devenu journée nationale, une « Fête de la restauration », « pour réparer l’humiliation imposée à de grands migrants roumains comme le peintre Brancusi ». Dans un pays situé hors Schengen – hors chemins des migrants – c’est du départ massif des Roumains vers l’ouest de l’Europe qu’il est surtout question. Bucarest peut s’inquiéter du nombre d’enfants laissés derrière eux par de jeunes parents, car la « réparation » se règlera au futur.

 

Migrations mentales

Parti de Roumanie à pied après ses études d’art, Brancusi avait atteint Paris en 1904. Il ne reviendra guère au pays, sinon pour édifier à Târgu-Jiu la version la plus aboutie de son grand œuvre : La Colonne sans fin avec La Porte du baiser et La Table du silence (1938). L’itinéraire du sculpteur aura été plus vertical qu’horizontal. Il aurait pu être défini par la narratrice d’Animal du cœur, de Herta Müller : « Notre tête, elle est partie de chez nous, mais nos pieds sont restés au village. » Relier la terre au ciel, il ne sera jamais question de rien d’autre. Afin de tenter de ramener le sculpteur à sa « terre », le pouvoir a lancé l’an dernier une campagne publique pour l’achat de La Sagesse de la terre (1908), statuette appartenant à un collectionneur privé roumain, classée trésor national et interdite de sortie. Mais, à la fin de l’année, la collecte lancée sous le mot d’ordre « Brancusi est aussi à moi » – avec laquelle le parti des corrompus (PDS) avait pris ses distances en accusant les dirigeants brièvement en place de détourner l’argent des Roumains ! –, n’avait réuni que la moitié des 11 millions d’euros nécessaires et la salle qui devait être dévolue à Brancusi au musée national était fermée.

On sait le mot du critique américain Clement Greenberg estimant que des géants du XXe siècle, Duchamp et Picasso, c’était le premier qui l’avait emporté en ensemençant le champ de notre contemporanéité. Aussi bien, aurait-il pu opposer le géant Brancusi à Duchamp, son indéfectible ami, qui le chaperonna aux États-Unis. De Brancusi dérive toute une mystique de l’espace, de la lumière et de la nature qui anticipe aussi bien l’arte povera que le minimalisme d’un Carl André. Mais Brancusi n’est pas prêt à se laisser « adopter » sans résistance. À chaque tentative de nationalisation, il renvoie vers son œuvre. Roumain d’origine et Français d’adoption, moins Occidental peut-être qu’Oriental, il est sur la voie de migrations mentales hors frontières. Enfermer Brancusi dans un seul pays, c’est le condamner à être étouffé, sans autre forme de procès. Dans un des aphorismes que ses visiteurs parisiens se plaisaient à noter, ne disait-il pas : « Les éléments de ma Colonne sans fin sont la respiration même de l’homme, son propre rythme. »

 

 

1. La tentative du PDS, une fois revenu au pouvoir, d’assouplir la législation anticorruption a suscité, début février, un sursaut civique des Roumains, et des manifestations monstres dans tout le pays.

 

> Brâncuşi împotriva statelor unite (Brancusi contre Etats-Unis) d’Eric Vigner, traduit en roumain par Georges Banu. Au répertoire du Teatrul Odeon