Vue de Barcelone, Vue de Barcelone, © Joan Calvet Casajuana
Reportages politique

Culture indignée

En 2011, les mouvements indignés espagnols ont pu compter sur la mobilisation, massive, des acteurs culturels. Mais dans la capitale catalane, l'arrivée au pouvoir de Barcelona en Comú, une plateforme citoyenne issue de l'occupation des places, a révélé des lignes de fractures idéologiques dans les milieux artistiques. Reportage. 

Par Valentine Bonomo, avec Joan Calvet Casajuana publié le 30 nov. 2016

 

 

Au 5e étage d’un ancien bâtiment industriel du quartier de Bogatell, le soleil brûlant de cet après-midi de juin réchauffe les murs blanchis à la chaux de Nyam Nyam, un grand appartement qui se déguise régulièrement en centre culturel. Dans la cuisine communautaire, dont le parquet impeccable fait penser à une salle de danse, l’ambiance est studieuse. S’y tient une réunion entre les membres de la nouvelle administration municipale et les représentants de la scène culturelle barcelonaise. Un an plus tôt, Ada Colau, cheffe de file de Barcelona en Comú, une plateforme citoyenne issue des mouvements indignés, remportait les élections dans la capitale catalane. Encouragés par la sensation que, pour une fois, des politiques parlaient aussi pour eux et comme eux, les artistes de Teatron – une communauté numérique rassemblée autour des arts vivant – ont décidé de réunir un ensemble de requêtes et d’entamer un dialogue direct avec la Mairie.

Les revendications exposées portent sur de meilleures conditions de travail et de rémunération, une plus grande reconnaissance de leurs pratiques pluridisciplinaires, des espaces de travail et de représentations spécifiques, une prise en compte de leurs opinions dans la nomination des directeurs de structures... Sur le fond comme sur la forme, les interlocuteurs de l’Institut de culture de la mairie de Barcelone, semblent d’accord.

 

Fabrique de création Fabra i Coats. Photo : Joan Calvet Casajuana 

 

Si la réunion se termine sur quelques chaleureuses poignées de main, le contexte laisse présager que tout pourrait rester lettre morte. Le programme de Barcelona en Comú était teinté de grandes intentions. On y retrouvait les concepts, nobles mais fourre-tout, de droits culturels, de rapprochement entre l’art et la citoyenneté et – saint-graal – de participation. S’affichaient une volonté de rupture avec les 30 dernières années de politiques culturelles dont les objectifs étaient d’abord d’inscrire la culture dans une dynamique de développement urbain, puis d’industries culturelles.. Malgré l’organisation de nombreuses consultations sectorielle, les mesures concrètes tardent à se mettre en place. Pire, quelques semaines avant cette réunion, Barcelona en Comú s’est vu « obligé », le 13 mai, de celer un pacte avec le PSOE, le parti socialiste espagnol, pour obtenir une majorité au parlement de la ville et espérer pouvoir gouverner. Comme toujours qui dit alliance, dit cession de postes clés. Ou sacrifice de ce que l’on considère, a priori, secondaire. Ici, la culture.

 

Politique : reset   

Pour autant, les artistes n’expriment que modérément leurs réserves, conscients que les priorités sont ailleurs et avant tout sociales. « Nous sommes un peu préoccupés mais nous entendons aussi que ceux que nous avons élus doivent lutter contre un système très solidement construit » nous dira en privé Ruben Ramos, fondateur de Teatron, à l’origine de la réunion à Nyam Nyam. « Il n’y a aucun doute, le changement est en marche, en profondeur, et on ne pourra pas l’arrêter » insiste, confiante, l’artiste Cris Blanco, elle aussi présente à la réunion. Pablo Gisbert de la compagnie El Conde de Torrefiel cite à cet égard l’arrêt du processus de privatisation des écoles, le frein mis aux expulsions immobilières si fréquentes en Espagne depuis la crise du crédit ou le rétablissement de la prise en charge des soins de santé pour les étrangers. Les idéaux politiques prennent le pas sur les intérêts d’un secteur artistique qui n’est sans doute pas à plaindre : plus de 30 000 m² d’espaces de travail rien que dans les dix Fabriques de création réparties à travers la ville et d’assez larges programmes de subvention et de résidence.

Quelques semaines plus tard, nous retrouvons Oscar Abril Ascaso, directeur du service Culture et innovation de la mairie sur une petite place typique du quartier historique de Gracia. Issu du champ de la performance, directeur de diverses institutions culturelles, il n’avait jamais pensé occuper un poste politique avant de rejoindre Barcelona en Comú en 2015. Là, il a retrouvé de nombreux amis ou collègues avec qui il a participé au mouvement des indignés, le « 15-M ». Enchaînant les cigarettes, il réprime une émotion en évoquant le moment où ils ont rejoint la place avec les indignés catalans. Le 15 mai 2011, à Madrid d’abord, puis à Barcelone et dans d’autres villes à travers l’Espagne, des milliers d’individus de générations et provenances sociales variées décident d’occuper durablement l’espace public, se réunissant en assemblées pour penser et proposer collectivement une autre forme de société plus horizontale et démocratique. « On ne savait pas pourquoi on était là, mais on avait l’intuition qu’on allait rester » raconte Abril Ascaso, né il y a tout juste 50 ans dans la capitale catalane. Cheveux blancs, lunettes rectangulaires bien fixées sur le nez et chemise parfaitement repassée, il tient à ce qu’on n’oublie pas son deuxième nom, hérité d’une lignée anarchiste.

 

Pour ceux qui l’ont vécu, le 15-M est un moment fondateur, aux interprétations multiples certes, mais qui marque indéniablement un tournant dans l’histoire d’une Espagne contemporaine dominée par une culture du consensus, dictée par une élite politique et médiatique, souvent corrompue et relativement homogène, malgré une apparente alternance idéologique. Pour Abril Ascaso, ce mouvement n’aurait pas été ce qu’il a été sans le soutien massif du monde de la culture, même s’il a puisé sa force dans la dilution provisoire des spécificités individuelles. « À ce moment là, j'étais directeur de l'Estruch mais on en n’avait rien à faire. Pendant longtemps, on n’avait pas d’information sur qui était quoi. Les noms propres et d’où on venait n'avaient aucune importance. »

 

 

Oscar Abril Ascaso. Photo : Joan Calvet Casajuana 

 

Conserver ses privilèges

Éternel débat, l’entrée dans le système électoral de certains groupes d’Indignés comme le parti Podemos, les plateformes Ahora Madrid ou Barcelona en Comú a été perçue par certains comme un pas en arrière. Pour d’autres, c’était une manière d’aborder les changements de l’intérieur sans pour autant trahir leurs idéaux.

La question de l’institutionnalisation a également scindé le secteur culturel barcelonais. Guillem Martinez, journaliste libertaire, membre du groupe de réflexion culture de Barcelona en Comú, prônait un tournant radical. Difficile d’entendre sa voix, discrète, quand il l’expose, au milieu du bruit des voitures : « On a débattu deux lignes. Celle que je défendais, c’était que l’État fasse un pas en arrière et que la culture cesse d’être subventionnée. Aucun investissement, ni prix, ni reconnaissance, ni rien. » L’idée sous jacente : impliquer le public dans l’existence matérielle des formes artistiques. C’est la continuité qui s’est imposée : un modèle culturel où les subventions d’une part, et la logique de marché d’autre part, continuent de faire vivre de nombreux artistes. « Nous avions l’occasion d’imaginer autre chose, mais les gens préfèrent être payés par l’État » regrette-il. 

Sans rejeter ce choix politique, Oscar Abril Ascaso insiste sur la nécessité pour le monde culturel de s’éloigner de ses préoccupations sectorielles s’il veut véritablement devenir une force transformatrice de la société. « Il faut penser conquêtes communes. Peu importe le statut des artistes. En revanche militer pour l’instauration générale d’un revenu de base pour tous est une manière de reconsidérer les moyens de la création, en transformant la société dans son ensemble. »

 

« À quoi servent les artistes ? » 

D’origine italienne, formée à Paris par Jacques Lecoq, c’est depuis Barcelone que Simona Levi œuvre depuis des années pour préparer « la révolution », allant de « guérillas en guérillas ». Sur la terrasse de son petit appartement perchée sur le toit d’un immeuble près du port, les basses de musiques commerciales qui résonnent dans les grandes artères touristiques parviennent en sourdine. « Vous pouvez prendre des photos mais pas de mes ongles de pieds, mon vernis est mal posé. C’est ma réputation qui est en jeu. Attention aussi à ne pas montrer de documents secrets. » On suppose qu’il s’agit des matériaux qu’elle a utilisés pour l’écriture de sa dernière création, Hazte bankero, présentée en juillet au festival barcelonais El Grec, des plus renommés de Catalogne. La pièce retrace l’histoire occulte de détournements de fonds, d’abus de pouvoir et de conflits d’intérêt à grande échelle, à travers une mise en scène des mails échangés révélant un macro-système de corruption.

Interrogée sur l’origine d’un tel projet, Simona Levi nous explique que l’art, pour elle, est un métier. Un savoir-faire qu’elle met simplement au service de la lutte. Après le 15-M, Levi a cofondé le parti X puis le collectif X-net, anti-corruption et pour la défense de la culture libre. Après avoir créé une plateforme citoyenne pour porter l’affaire décryptée dans Hazte banquero en justice, elle décide de créer une pièce de théâtre. « Les gens ne connaissent pas leur histoire, d’où l’importance de créer une narration. Il fallait le faire, je savais le faire, donc je l’ai fait. » Sa mise en scène est avant tout un moyen de communication, un moyen de capter l’attention des spectateurs et des journalistes, comme d’éviter de voir les accusés sortir blanchis des tribunaux. Pari astucieux : en trois jours de spectacles, elle a récolté plus de presse qu’en trois ans de travail quotidien.

Simona Levi. Photo : Joan Calvet Casajuana. 

Pendant dix ans, le quotidien de Simona Levi était en parti occupé par la direction du festival de culture libre InnMotion, dont les dernières éditions avaient pour thème « À quoi servent les artistes ? » « J’en avais marre de travailler avec des gens qui croient être plus que ce qu’ils ne sont, qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes. Les artistes sont complètement à côté de la plaque. Il faut avoir cette capacité à se diluer, à ne plus être des artistes mais des citoyens. On s’en fout de savoir quelle est ta spécialité. » Fatiguée de la figure de l’artiste-star et sans peur de la contradiction, Simona Levi défend pourtant l’importance de soutenir également la création pour elle-même, dans sa dimension purement formelle et expérimentale. Elle-même reconnaît sans complexe vivre de subventions mais insiste sur l’importance de construire un vrai discours par rapport à l’usage de l’argent public. « C’est l’erreur de la gauche et ça sera peut-être l’erreur de ce gouvernement. Pour eux, rendre la culture démocratique, cela passe seulement par l’idée de faire des ateliers dans les quartiers. »

La participation et l’ouverture de l’espace de la création artistique aux non-professionnels apparaissent aujourd’hui comme un remède, commode et incontournable, contre l’élitisme culturel. Pourtant elles font peser sur les artistes, les centres d’art et les théâtres, des missions qui, si elles sont importantes, n’ont pas de raison d’être systématiques. Elles révèlent la difficulté du politique à renouveler les idées qui entourent les liens entre l’art et une société démocratique.

 

Du culte de l’artiste à la puissance de l’anonymat

L’artiste Cris Blanco pratique ce qu’elle définit comme las raras artes (les arts bizarres). Son blog sur Teatron est pour elle bien plus qu’une vitrine. Elle l’a utilisé notamment pour documenter sa pièce Ciencia Ficción, interprétation artistique de théories scientifiques, construite à la suite d’un processus de création ouvert et, par ailleurs, entièrement disponible en ligne. « On a pensé aussi à faire un jour une première en streaming sur Teatron. À quoi ça sert de faire une pièce protégée, qui ne soit vue qu’un seul soir par très peu de personnes ? » Selon Cris Blanco, la diffusion des œuvres devrait être repensée en profondeur à l’aune de l’idéal de la culture libre et de l’éthique du hacking où le profit individuel laisse la place à l’appropriabilité des biens et la construction collective de la connaissance.

Plutôt que d’affirmer que chacun, individuellement, devrait prendre part – via la participation – à la création artistique, Ruben Ramos considère que tout le monde (et donc personne en particulier) contribue à l’écriture d’une culture commune et contemporaine. C’est par souhait d’expérimenter autour de cet objectif, qu’il a créé Teatron en 2007. Avec sa double formation de musicien et d’informaticien, il dit se sentir comme un « intrus professionnel ». À l’origine, une envie de réécrire une histoire de l’art en Espagne qui correspondrait à la vision que les artistes à la marge se font d’eux-mêmes, à rebours des discours majoritaires et cela même si elle devait être fictive. Le projet a été abandonné mais s’est initiée une réflexion sur la manière de communiquer et de créer contact entre des pratiques non-conventionnelles. Il voulait mettre en lumière l’ébullition de la scène semi-occulte de Barcelone, à la croisée de la musique, du théâtre, de la vidéo, des arts chorégraphiques.

Cris Blanco et Ruben Ramos. Photo : Joan Calvet Casajuana

Le champ de la critique est alors rapidement devenu une question clé en tant qu’elle permet de faire connaître et développer une pensée sur des pratiques très peu médiatisées mais aussi d’associer plus largement une grande variété d’individus à la construction d’un savoir sur l’art. Plusieurs projets vont dans ce sens. Pendant de la carte de presse, Teatron a créé sa propre carte auto-financée donnant accès à des spectacles gratuits.  Le blog Perro Paco est un blog de critique anonyme où chacun peut publier sans que son nom apparaisse. « Ce que l’anonymat permet, souligne Ruben Ramos, ce n’est pas juste la possibilité de dire ce qu’on veut, c’est aussi un moyen de ne pas se focaliser sur une seule personne. On ne perd rien ni ne gagne rien à participer. Personne ne peut en retirer de mérite personnel. » Sa référence, le mouvement subversif des Anonymous, qui peut agir partout et à travers n’importe qui. « Un jour l’État a dit qu’ils avaient localisés les responsables. On s’est tous marrés, ils n’avaient rien compris. » 

 

Joan Calvet Casajuana, Ça a été, exposition Collective de Photographes, du 4 au 12 décembre à l'espace Vanderborght, Bruxelles.