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Enquêtes politique

Jan Fabre n’ira pas...

Jan Fabre

Dans l’attente de nouveaux rebondissements, enquête exclusive sur les coulisses de la démission de Jan Fabre des festivals d’Athènes et d’Epidaure.

Par Jean-Marc ADOLPHE publié le 4 avr. 2016

Trois petits tours et puis s’en va… A peine désigné (en février dernier) « curateur » des festivals d’Athènes et d’Épidaure pour les quatre prochaines éditions (2016-2019), Jan Fabre vient de remettre piteusement sa démission, après avoir déclenché dans la capitale grecque une sacrée bronca. Alors que le ministre grec de la Culture, Aristides Baltas, devrait annoncer ce lundi le nom du « successeur » de Jan Fabre, sans aucune garantie que cette nomination à venir ne calme la colère des artistes grecs ; il n’est pas inutile de retracer le film des événements et des intrigues qui ont conduit à ce lamentable fiasco, et de tenter d’en tirer quelques enseignements.

 

Acte 1. Début février, Jan Fabre est pour le moins surpris de recevoir un appel de Panagiotis Douros (nous reviendrons sur le rôle-clé de cet homme de l’ombre), proche collaborateur du ministre grec de la Culture, qui lui propose de prendre la direction artistique (ou plutôt, d’être le « curateur ») des quatre prochaines éditions du festival d’Athènes et d’Épidaure. Pour Jan Fabre, l’offre est alléchante : on lui promet un budget annuel de 5 millions d’euros, et on lui garantit qu’il pourra faire ses choix artistiques « en toute liberté » ; mais surtout, pour l’artiste anversois et provocateur dont le travail n’a encore jamais été véritablement invité en Grèce, voilà que se réaliserait un rêve de gosse : jouer à Épidaure, le plus accompli de tous les théâtres grecs antiques, construit au début du IIIe siècle av. J.-C à 500 mètres au sud-est du sanctuaire d'Asclépios, où l’on pratiquait la médecine par les songes… Là-même, où dans le cadre d’un festival qui vit le jour en 1954, la divine Maria Callas interpréta Norma en 1960, et l’année suivante, la Médée de Cherubini. Un lieu chargé d’histoire(s), c’est le moins qu’on puisse dire…

À la surprise générale, le 10 février 2016, Aristides Baltas annonçait la nomination de Jan Fabre au festival d’Athènes, rebaptisé festival « international » (ce qu’il était déjà, grandement). Dans un contexte miné par la « crise », où le festival d’Athènes reste l’une des rares moyens de production publics, les artistes s’interrogent : « la vocation première du Festival d’Athènes – soutenir et promouvoir la création contemporaine locale – ne risque-t-elle pas d’être dévoyée au profit d’un désir exclusif de rayonnement international ? », rapporte Ainhoa Jean-Calmettes dans l’excellent reportage sur la Grèce publiée dans le dernier numéro de Mouvement(disponible en vente à l'unité ici). 

Aveuglé par le prestige d’Épidaure, Jan Fabre s’emballe vite, d’autant que le temps presse : le prochain Festival d’Athènes débute en juillet prochain… Il ne prend pas la peine de rencontrer des artistes grecs, parmi ceux qui commencent à avoir une consécration internationale (Tzeni Argyriou, Euripides Laskaridis, Mariela Nestora, Andreas Pashias, Anestis Azas et Prodromos Tsinikoris, invités lors des prochains « Chantiers d’Europe » du Théâtre de la Ville à Paris, ou encore le Blitz Theatre Group, accueilli au prochain Festival d’Avignon), ni même certains des acteurs culturels qui soutiennent activement cette scène émergente, à commencer par Katia Arfara, qui dirige aujourd’hui le Centre culturel de la Fondation Onassis, à Athènes, et dont la thèse de doctorat en Histoire de l’art, Théâtralités contemporaines : entre les arts plastiques et les arts de la scène (soutenue à Paris en 2006), portait notamment sur l’œuvre de… Jan Fabre !

Le 29 mars dernier, à midi, accompagné du ministre grec de la Culture et entouré de son staff, exclusivement flamand, Jan Fabre dévoilait son « programme » lors d’une conférence de presse, dans le magnifique musée de l’Acropole au pied du Parthénon.

 

 

 

La stupeur est immédiate. Programmation 100% belge la première année (outre Jan Fabre lui-même, avec Preparatio Mortis et Mount Olympus, Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Lauwers, Sidi Larbi Cherkaoui, Lisbeth Gruwez, Fabrice Murgia) ; et les années suivantes, Jan Fabre (2017), Jan Fabre avec Isabelle Huppert (2018) et… Jan Fabre (2019, à Épidaure). De plus, l’ouverture du National Museum of Contemporary Art (EMST), attendue depuis 15 ans, dans un bâtiment moderniste des années 1950 qui fut une ancienne brasserie, se ferait en juin 2016 avec une exposition de grands artistes belges d’aujourd’hui, et le Musée Benaki accueillerait Stigmata, une large installation de… Jan Fabre, créée au Muhka d’Anvers. Et les artistes grecs ? À partir de 2017, ils auraient droit, dans la programmation, à un « quota de 30% ». On oublie : en 2016 leur est réservé une « AYA » (Academy of Young Artists), où ils pourront être formés par la crème de la création belge (les mêmes : Jan Fabre, Jacques Delcuvellerie, Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Lauwers…). Et les « jeunes artistes » ainsi moulés dans les canons de l’esthétique belgo-flamande, pourront espérer présenter leurs propres spectacles en… 2019 ! L’ensemble de ce projet a été concocté par sept « co-curateurs », dont six sont des collaborateurs/trices du « maître » lui-même, Jan Fabre, et de sa compagnie Troubleyn… Incroyable : il ne s’est trouvé personne, parmi ce brillant aréopage, pour s’aviser qu’il n’était pas vraiment opportun de débarquer ainsi en terrain conquis, au mépris d’une créativité locale qui survit depuis des années dans la plus grande précarité ! N’en jetez plus, la coupe est pleine.

 

Acte 2. C’est du théâtre comme il était à espérer et à prévoir : en 1982, à 24 ans, Jan Fabre signait sous ce titre l’un de ses tout premiers spectacles. Athènes, trente-quatre ans plus tard : ce n’est plus du théâtre, ce n’était pas forcément « à espérer », mais c’était prévisible… Trois jours après la conférence de presse de Jan Fabre, quelque 500 artistes se réunissent au Théâtre Sfendoni d’Athènes. Dans une ambiance surchauffée, ils déclarent « persona non grata » Jan Fabre, dont ils épinglent « l’arrogance et le franc totalitarisme artistique » : « Nous vous faisons savoir que, premièrement nous ne vous reconnaissons pas comme directeur artistique du Festival d’Athènes et Épidaure et, deuxièmement, que vous nous devez réparation des insultes que vous avez commis à notre encontre en faisant ce qui tombe sous le sens : en retournant votre contrat d’engagement (pour vous et vos collaborateurs) au ministre qui vous l’a donné. »

Alexis Tsipras lui-même a beau se fendre d’un tweet, indiquant qu’il a exhorté Jan Fabre à accroître la participation grecque au festival et à réengager le dialogue avec le ministre de la Culture, Aristides Baltas, c’est trop tard, le mal est fait. Dès le lendemain, 2 avril, Jan Fabre annonce dans un communiqué lapidaire sa démission, prétextant « un environnement artistique hostile » ; façon pour le moins cavalière de s’exonérer de sa propre maladresse, qui n’est pas mince.

 

Acte 3 (dans les coulisses). Jusqu’ici, l’affaire est connue, elle a été abondamment reprise dans les gazettes et sur les réseaux sociaux. On a quelque peu passé sous silence, en revanche, le fait que les artistes protestataires avaient simultanément exigé la démission du ministre de la Culture : « vous ne détenez ni politique culturelle spécifique, ni vision du présent et du futur de notre culture contemporaine. Puisque donc ces décisions ministérielles spécifiques sont contrôlées et considérées comme illégales et surtout comme hostiles à la création vivante et à la culture de notre pays, puisque, en d’autres mots, vous ne pouvez plus nous représenter, nous demandons votre démission immédiate. »

Professeur de philosophie à l’Ecole Polytechnique d’Athènes, co-fondateur du parti eurocommuniste Synaspismos, et l'un des concepteurs du « programme de Thessalonique », sur lequel Syriza a remporté les élections du 25 janvier 2015, mais décrit par certains comme « un stalinien pur et dur » (ce qui ne l’empêchait pas, dans un entretien publié en janvier 2016 France par Télérama, d’affirmer que « Syriza est obligé d’avoir un double visage, comme Janus. D’un côté, nous sommes la gauche radicale ; de l’autre côté, nous sommes obligés de mettre en application un programme à la base néolibérale »), Aristides Baltas ne connait effectivement rien à la création contemporaine.

Plus intriguant encore : dans son entourage ministériel navigue un autre Janus, byzantin dans l’âme : Panagiotis Douros. Sans doute un personnage-clé de toute cette histoire. Directeur de cabinet du ministre grec de la Culture sous le gouvernement du Premier Ministre conservateur Antónis Samarás, il a curieusement conservé son poste sous le règne de Syriza, successivement avec Níkos Xydákis (en janvier 2015) et aujourd’hui avec Aristides Baltas.

 

L’actuel ministre de la culture, Aristides Baltas, avec à droite de la photo, son directeur de cabinet, Panagiotis Douros.

 

Il faut dire que ce membre de la jet-set athénienne (dont le mariage, pendant l’été 2015, dans une luxueuse propriété de Kifissia, l’une des banlieues les plus huppées d’Athènes, a alimenté les chroniques « people »), également président du Rotary Club Filotheis (où il peut étoffer son carnet d’adresses), ne manque pas d’appuis : il en effet le frère de Rena Dourou, la présidente (Syriza) de la Région Attique (et même sous Syriza, le népotisme n’aurait pas disparu des sphères politiques grecques, développe cet article de Panteres). Notre homme a de l’ambition, et le goût du pouvoir. Il n’hésite pas, en outre, à couper des têtes. En quelques mois, il a obtenu le limogeage de Sotiris Hatzakis, directeur artistique du Théâtre national d’Athènes, de Dimitri Eipides, directeur historique du Festival international de cinéma de Thessalonique, et de… Yorgos Loukos, nommé en 2006 par le ministère grec de la Culture de l’époque pour « déringardiser » le festival d’Athènes. Mission pleinement réussie, avec une fréquentation passée en quelques années de 20.000 à plus de 200.000 spectateurs. « Yorgos Loukos a joué un rôle très important pour le milieu de la danse dans le pays », pouvait ainsi témoigner Klimentini Vounelaki, critique de danse. « Il a été le premier à faire entrer la danse contemporaine grecque dans la programmation du festival. » Il a en outre contribué à soutenir et donner une visibilité à une génération d’artistes grecs qui commence à rencontrer la reconnaissance des scènes et festivals internationaux.

De quel « crime » a été accusé Yorgos Loukos pour justifier son éviction, en décembre 2015 ? Il aurait creusé et dissimulé un déficit de plus de 2 millions d’euros. Mais en Grèce, tout le monde sait que ce pseudo « déficit » correspond très largement à une subvention que le ministère de la Culture a « oublié » de verser (1). Inutile de chercher bien loin l’instigateur de cette cabale… Panagiotis Douros : comment avez-vous deviné ?

Contrairement à ce qui a été dit lors de la « nomination » de Jan Fabre, en février 2016, l’artiste flamand n’a pas « remplacé » Yorgos Loukos. En effet, ce dernier assurait la pleine direction du festival d’Athènes et d’Épidaure, et présidait en outre son conseil d’administration. Jan Fabre n’a été engagé que comme « curateur », et Panagiotis Douros s’est précipité pour nommer à la présidence du conseil d’administration l’un de ses proches, l’avocat George Antonakopoulos (à peu près inconnu des milieux artistiques et culturels). Curieusement, le nom du futur directeur du festival d’Athènes et d’Épidaure n’a toujours pas été dévoilé. Mais il se murmure à Athènes que Panagiotis Douros comptait s’auto-désigner à ce poste prestigieux…. Et la nomination d’un artiste internationalement renommé, un peu sulfureux de surcroît, n’avait peut-être d’autre but que de faire avaler la pilule à des milieux culturels déjà passablement désabusés. La bronca des artistes grecs et la démission surprise de Jan Fabre risquent quelque peu de chambouler ces plans sur la comète. Encore que…

 

Ajax, de Sophocle, mise en scène de Vangelis Theodoropoulos en 2015 à Epidaure.

 

Et maintenant ? (épilogue provisoire) – Ce lundi matin, le ministre de la Culture devrait annoncer le nom du « successeur » de Jan Fabre, en la personne de Vangelis Theodoropoulos. Né en 1953, formé au Conservatoire d’Athènes, il a commencé à mettre en scène en 1992 au sein du Théâtre national : des textes de Montherlant, Goldoni, Shakespeare, Marivaux, Aristophane, et à partir de 1997, en prenant la direction du Théâtre du Nouveau Monde, des auteurs plus contemporains, même si l’an passé, il montait encore Ajax, de Sophocle, à Épidaure.

Vangelis Theodoropoulos était présent le 1er avril à l’assemblée générale des artistes grecs, et selon un site grec, en tant qu’enseignant à l'école d'art dramatique du Théâtre National, où il a formé de nombreux jeunes acteurs, il serait « l'un des plus ardents partisans de la nouvelle génération d'artistes. » Il n’en reste pas moins que cette nomination témoigne, de la part du ministère grec de la Culture, d’un sacré « rétropédalage ». Si l’on ignore encore tout de sa programmation à venir pour le festival, on peut s’attendre à ce qu’elle soit sans grande audace esthétique.

Et surtout, le problème de fond n’est en rien réglé. Et les artistes grecs tiennent une nouvelle assemblée générale ce lundi à Athènes. Car Vangelis Theodoropoulos sera engagé en tant que « directeur artistique », sans que ne soit modifiée la structure administrative du festival (qui perd son indépendance et sera désormais étroitement contrôlé par le pouvoir politique), et sans que ne soit encore divulgué le nom du directeur exécutif. On aurait pu attendre d’un gouvernement de « gauche radicale » qu’il prenne acte de ce lamentable déboire, et qu’il confie pendant quatre ans, par exemple, la direction du festival d’Athènes (on devrait d’ailleurs dire : festival « des Athènes », dans une traduction plus proche du grec φεστιβαλ Αθηνών) et d’Épidaure à un collectif autogéré d’artistes et de personnalités représentatifs de cette créativité bouillonnante qui invente ses propres espaces, et qu’évoque fort bien le dernier numéro de Mouvement. Mais non : même au pays de Syriza, c’est « business, as usual » (on ne plaisante pas, c’était le sous-titre d’un spectacle de… Jan Fabre).

 

Appendice – Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce que révèle cette affaire. Donc : à suivre…

 

1. Par ailleurs, selon l’une de ses ex-collaboratrices, Yorgos Loukos avait de lui-même renoncé, ces cinq dernières années, à toute rémunération personnelle sur le Festival d’Athènes…