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Jan Fabre en compagnie du ministre grec de la Culture, Aristides Baltas. Jan Fabre en compagnie du ministre grec de la Culture, Aristides Baltas. © D.R.
Enquêtes politique

Festival d'Athènes, suite

Fiasco et embrouilles

« Affaire Jan Fabre » : Rena Dourou, Gouverneure (Syriza) de la Région d’Attique, conteste les révélations de Mouvement. De notre côté, nous avons poursuivi l’enquête…

Par Jean-Marc Adolphe publié le 11 avr. 2016

 

 

Népotisme ou pas ? Suite à mon article « Jan Fabre n’ira pas se faire voir chez les Grecs » mis en ligne sur Mouvement.net, et mentionné dans la presse grecque, le service de presse de la Région d’Attique écrit au directeur de la publication de Mouvement, dans un mail en date du 7 avril 2016 : « Dans l'article - fleuve qu’il consacre à l'affaire Jan Fabre, le fondateur de votre revue Jean-Marc Adolphe évoque la parenté de M. Panagiotis Douros avec la Gouverneure de la Région d'Attique, Mme Rena Dourou, en insinuant que c'est grâce à ce lien que M. Douros est devenu directeur du cabinet de l'actuel ministre de la Culture, M. Baltas comme de son prédécesseur, M. Xydakis. Plus précisément, M. Adolphe écrit : « et même sous Syriza, le népotisme n'a pas disparu des sphères politiques grecques ». Cette assertion est complètement fausse et infondée. La Gouverneure Dourou n’est jamais intervenue d’une façon quelconque pour la désignation de M. Douros au poste du directeur du cabinet ministériel. M. Douros fut pendant de longues années le plus proche collaborateur de M. Yorgos Loukos, l'ancien directeur du Festival d'Athènes et il fut choisi à ce poste grâce à ses études spécialisées, son expérience et sa connaissance du milieu culturel bien avant l'élection de Rena Dourou au poste de la Présidente de la Région d' Attique, en mai 2014. C’est alors en tant qu’ancien cadre expérimenté du Festival d’Athènes qu’il a été choisi par deux ministres successifs pour diriger leur cabinet ministériel. Ce qui prouve qu'il n'y a pas de trace de... népotisme concernant sa nomination à la tête du cabinet du ministre de la Culture. Dire que sa nomination est le fruit de sa parenté avec Mme R. Dourou est alors une aberration due évidemment à une documentation fragmentaire de la part de M. Adolphe. »

Le service de presse de la Région d’Attique demande en conséquence à Mouvement de « rectifier cette inexactitude » et de « clarifier cette question pour vos lecteurs. » Je vais, en effet, me faire un devoir de préciser certains points. Mea culpa, tout d’abord : en raison d’une « documentation fragmentaire », j’ai effectivement fait une erreur en écrivant : « Directeur de cabinet du ministre grec de la Culture sous le gouvernement du Premier Ministre conservateur Antónis Samarás, [Panagiotis Douros] a curieusement conservé son poste sous le règne de Syriza, successivement avec Níkos Xydákis (en janvier 2015) et aujourd’hui avec Aristides Baltas. » Je me suis trompé : Panagiotis Douros n’est entré au ministère grec de la Culture qu’en janvier 2015, comme directeur de cabinet du ministre Níkos Xydákis, soit quelques mois après l’élection de sa sœur, Rena Dourou, à la tête de la Région d’Attique. Cette mise au point faite, apportons quelques précisions supplémentaires.

Contrairement à ce qu’affirme le service de presse de la Région d’Attique, Panagiotis Douros n’a jamais été « pendant de longues années le plus proche collaborateur de M. Yorgos Loukos, l'ancien directeur du Festival d'Athènes. » Il a été engagé au Festival d’Athènes en 2005 par le prédécesseur de Yorgos Loukos, Giannis Karahisaridis, et a été par la suite « promu » assistant de la secrétaire de M. Loukos. L’article le plus documenté dans la presse grecque sur Paniagotis Douros, signé Andreas Stassinos, évoque d’ailleurs « un humble bureaucrate » du Festival d’Athènes. Au demeurant, si Panagiotis Douros avait été « le plus proche collaborateur de Yorgos Loukos pendant de longues années », il est alors surprenant qu’il n’ait point été informé des soi-disant malversations financières dont a été accusé M. Loukos et qui ont justifié son limogeage (l’information judiciaire qui a été ouverte n’a donné lieu à aucune mise en examen, tant il apparait aujourd’hui que ces accusations n’étaient qu’un écran de fumée). Curieux, tout de même, que Yorgos Loukos ait été brutalement évincé et que son « plus proche collaborateur » ait été, quant à lui promu quelques mois plus tôt directeur de cabinet du ministre de la Culture, tout en conservant son salaire au Festival d’Athènes, comme l’a révélé en novembre 2015 la presse grecque !

Nous n’avons aucun doute sur la sincérité de l’engagement politique de Rena Dourou au sein de Syriza. Quant au soupçon de népotisme qui entourerait la nomination de son frère au ministère de la Culture, nous n’avons fait que reprendre des informations déjà parues sur des sites d’information grecs. À chaque fois, Madame Dourou s’est offusquée que sa probité puisse être mise en cause. Dont acte. Mais quand même : le service de presse de la Région d’Attique évoque les « études spécialisées » de Panagiotis Douros, « son expérience et sa connaissance du milieu culturel bien avant l'élection de Rena Dourou au poste de la Présidente de la Région d' Attique », et ajoute : «  C’est alors en tant qu’ancien cadre expérimenté du Festival d’Athènes qu’il a été choisi par deux ministres successifs pour diriger leur cabinet ministériel. » Cadre expérimenté ou « humble bureaucrate » ? Le doute persiste. Quant aux « études spécialisées » et « à l’expérience du milieu culturel », on aimerait en savoir plus. Curieusement, on ne trouve aucune trace sur Internet de tels antécédents, comme il devrait être d’usage pour le directeur de cabinet d’un ministre de la Culture. Et, plus largement, on ne trouve sur Internet trace d’aucune activité marquante (d’aucune activité tout court, devrait-on dire) de Panagiotis Douros avant… 2014. Forcément, ça met la puce à l’oreille et rend dubitatif quant à « l’expérience » dont il pourrait se prévaloir...

 

Panagiotis Douros (à gauche) s’affichant avec le sulfureux Makis Voridis lors d’une cérémonie du Rotary Club Filotheis.

 

Et encore, en dehors du limogeage de M. Loukos, et de quelques autres péripéties telles que la polémique sur le « double salaire » qu’il aurait perçu (au ministère de la Culture et au Festival d’Athènes) et sur les conditions mêmes de sa « nomination » au ministère de la Culture, on voit surtout apparaître le nom de Paniagotis Douros dans son activité à la tête du Rotary Club Filotheis. Avec des images qui ne correspondent pas tout à fait à l’idée que l’on se fait de Syriza. Ainsi cette description d’une luxueuse cérémonie du Rotary Club en juin 2012, ayant pour cadre le somptueux hôtel Astir Palace Resort : « Selon la description du président de région Nikos Makrygianni, " les riches jardins de la presqu'île privée et la magique palette bleu ciel du golfe saronique" (selon la présentation de l'hôtel) ont constitué le décor où ont été reçus 248 membres et amis du Rotary Club lors d'une soirée qui dépassa les limites de l'imaginable. L'accueil, parfait, a commencé avec des vins mousseux et s'est poursuivi dans les belles rotondes stylées du luxueux salon Alexander (...) Le dîner s'est déroulé aux sons d'un quartet de jazz (...). Parallèlement, des bières fraîches coulaient en abondance, pendant que sur les terrasses d'Ariane les invités jouissaient d'une vue fantastique. » Apparemment, en Grèce, ce n’est pas la crise pour tout le monde (il faut savoir que le champagne, rarissime, y est hors de prix, mais que le mousseux y est considéré comme un vin de luxe).

On peut s’étonner davantage encore de certaines relations soigneusement entretenues par Panagiotis Douros avec des personnalités très éloignées de Syriza, comme Makis Voridis (reçu en grande pompe au Rotary Club), dont l’entrée au gouvernement grec comme ministre de la santé, en juin 2014, avait fait sensation : issu du parti d’extrême droite Laos, « Alarme populaire orthodoxe », cet avocat a fait ses premiers pas en politique au sein de l'organisation de jeunesse du parti d'extrême droite Epen, une formation créée après le régime militaire et qui a longtemps côtoyé le Front national de Jean-Marie Le Pen… (  )

Bref, la question n’est peut-être pas tant de savoir s’il y a ou non « népotisme » : la question ne se poserait pas du tout si les antécédents et la carrière de Panagiotis Douros étaient incontestables. On peut légitimement se demander ce qui peut justifier la présence d’un tel profil à un poste très élevé dans les cercles gouvernementaux de Syriza.

 

La responsabilité du conseil d’administration du Festival d’Athènes et du ministère grec de la Culture est pleinement engagée

Mais dans « l’affaire Jan Fabre », qu’il convient désormais d’appeler « affaire du festival d’Athènes », le rôle de Panagiotis Douros est loin de constituer la seule anomalie. Ce samedi 9 avril, dans une lettre ouverte aux artistes grecs qui l’avaient déclaré « persona non grata », Jan Fabre revient longuement sur les dessous du fiasco qui a conduit à sa démission, au lendemain de la conférence de presse qu’il avait donnée à Athènes le 29 mars dernier. On y apprend un certain nombre de choses intéressantes : Jan Fabre aurait ainsi demandé que soit nommé, à ses côtés, « un curateur grec pour la sélection de spectacles grecs devant participer à l’édition 2016 du Festival d’Athènes. »  Or, poursuit Jan Fabre, cette demande « a été rejetée par le nouveau conseil d’administration du festival ». Il avait, ajoute-t-il, reçu l’assurance que tous les artistes ayant participé à l’édition 2015 du festival avaient été informés de ce contexte. Visiblement, ce ne fut pas le cas. Jan Fabre ajoute enfin que la conférence de presse (du 29 mars) était organisée par le Conseil d’Administration du Festival d’Athènes et par le ministère de la Culture, et il dit s’être aperçu après coup qu’aucun artiste grec n’y avait été apparemment invité… Voilà déjà quelques points sur lesquels artistes et journalistes grecs devraient avoir à cœur de questionner Aristides Baltas, le ministre de la Culture, puisque sa responsabilité est directement engagée.

Ce n’est pas tout… Dans sa « lettre ouverte », Jan Fabre révèle que Madame Liana Theodoratou a été désignée par le ministère de la Culture pour assumer la coordination et la direction exécutive du Festival d’Athènes. Cette information, qui ne laisse pas de surprendre, n’avait jusqu’à présent fait l’objet d’aucune communication officielle. Qui est donc Liana Theodoratou ? Professeure d’études helléniques, elle dirige le Programme Onassis du Centre d’études helléniques de l’Université de New York. Et elle est désormais vice-présidente du nouveau conseil d’administration du Festival d’Athènes, dont la composition n’a été rendue publique que quelques jours avant la fameuse conférence de presse du 29 mars. Or, il est inconcevable qu’une personnalité puisse être à la fois vice-présidente du conseil d’administration (c’est un organe de contrôle) d’un festival et « directrice exécutive » du même festival. En outre, on ne voit guère comment il serait possible d’assumer en Grèce la direction exécutive d’un grand festival international tout en poursuivant l’essentiel de sa carrière professionnelle aux Etats-Unis… Madame Theodoratou aurait-elle le don d’ubiquité ?

 

Liana Theodoratou (à gauche) et Rena Dourou, bras dessus, bras dessous, à l’Université de New York, en avril 2015.

 

Sans contester ses compétences helléniques, sans doute faut-il chercher ailleurs les raisons de la soudaine montée en puissance de Liana Theodoratou, qui n’a encore jamais dirigé la moindre institution culturelle. Mais dans son cercle de relations, on retrouve… la gouverneure de la Région Attique, Rena Dourou, qu’elle a chaleureusement invitée à deux reprises à l’Université de New York, en avril 2012 (un mois avant l’élection de Rena Dourou au Parlement grec) puis en avril 2015.

Mais on trouve surtout… Aristides Baltas, l’actuel ministre de la Culture. Aristides Baltas ne faisait d’ailleurs pas mystère de ses liens étroits et anciens avec Liana Theodoratou, dans la préface de son ouvrage Peeling Potaoes or Grinding Lenses. Spinoza and Young Wittgenstein Conserse on Immanence and Its Logic, publié aux Etats-Unis en 2012 aux Presses de l’Université de Pittsburgh. Evoquant son séjour (en tant que boursier) à l’Université de Pittbsurgh en 1984-1985, Aristides Balttas ne tarit pas d’éloges envers le « compagnonnage » de Liana Theodoratou : « elle prit soin non seulement des conférences et des présentations, mais aussi des invitations, diners, lunches, brunches, activités touristiques et sorties au théâtre. »

On comprend qu’Aristides Baltas puisse se sentir redevable vis-à-vis de Liana Theodoratou, mais de là à lui confier la vice-présidence et la direction exécutive d’un festival international… Le mystère est encore plus opaque en ce qui concerne George Antonakopoulos, qui préside désormais le conseil d’administration du Festival d’Athènes. Panagiotis Douros a fait entrer ce jeune avocat de 40 ans, décrit comme « ambitieux et autoritaire », et accessoirement « cavalier » (il avait ainsi convoqué une réunion avec des artistes, pour finalement leur « poser un lapin » sans prendre la peine de les prévenir ni même de s’excuser), au sein du conseil d’administration du Festival d’Athènes en 2015, en remplacement d’un membre démissionnaire. En fonction de quelles compétences ? Nul ne sait. Il est totalement inconnu des milieux culturels grecs, et comme pour Panagiotis Douros, on ne peut guère compter sur Internet pour en savoir un peu plus sur le personnage et ses « faits d’armes » passés.

Un dernier mot, enfin, sur le metteur en scène Vangelis Theodropoulos, appelé à la rescousse pour remplacer Jan Fabre. Outre qu’on le dise proche du parti Syriza, ses spectacles passés ne semblent guère promis à la postérité ; et la seule langue qu’il parle est le grec, ce qui ne semble pas le meilleur atout pour assumer la direction artistique d’un festival international.

 

Assemblée générale des artistes grecs, le 2 avril 2016 au Théâtre Sfendoni à Athènes.

 

Un amateurisme préoccupant, et une absence de vision de ce que pourrait être une politique culturelle

Le fiasco de la nomination-démission de Jan Fabre, les « embrouilles » et « copinages » que révèle cette enquête, témoignent à tout le moins d’un amateurisme ministériel préoccupant. Mais il y a, au fond, encore plus grave, dont l’histoire même du Festival d’Athènes est le symptôme. Le festival a été créé en 1955, sous le gouvernement de fer de Konstantinos Karamanlis. Placé sous la tutelle du ministère du Tourisme, il n’a alors d’autre ambition que d’être une « vitrine », sans grande ambition artistique. Alors que la constitution de 1975 fait enfin de la Grèce une République parlementaire, le Festival d’Athènes reste sous l’emprise du pouvoir, et il faut attendre 1998 pour qu’il soit placé sous l’égide d’une société anonyme, « Hellenic Festival ». Nouveau cap franchi en 2005, lorsque Yorgos Loukos, directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, est appelé pour « déringardiser le festival ».

Aujourd’hui, « l’affaire Jan Fabre », commentée dans les journaux du monde entier (jusqu’au New York Times) cache une tout autre affaire : la reprise en mains par le pouvoir politique d’un festival qui avait commencé à gagner son indépendance. C’est dans un tel contexte que soupçons de népotisme et nominations arbitraires produisent un terreau délétère. Syriza avait pourtant fait de la transparence de la vie publique et de la lutte contre la corruption un de ses chevaux de bataille. Mais à lire la longue et vigoureuse lettre ouverte que la députée Zoé Konstantopoulou vient d’adresser au Premier Ministre Alexis Tsipras, on est encore loin du compte...

Et la culture dans tout cela ? On pouvait espérer que le gouvernement Syriza entreprenne d’en démocratiser les structures. De loin, on peut avoir l’impression que la vie artistique grecque se résume à quelques grandes institutions passéistes. Il existe en fait, depuis longtemps, un très important vivier de compagnies indépendantes (dont témoigne, par exemple, l’émergence relativement récente de metteurs en scène et de chorégraphes consacrés par des scènes internationales). Inutile de préciser que, dans une situation économique particulièrement rendue, ces artistes-là ne sont pas davantage épargnés que le reste de la population, rendant leurs moyens de production particulièrement précaires : ce n’est pas seulement l’argent qui manque, mais aussi les lieux de travail, les moyens de diffusion, etc.

N’importe quel gouvernement, de surcroît s’il se proclame « progressiste », devrait voir dans un tel vivier artistique et culturel une chance formidable pour tirer le pays vers le haut. Il n’est pas sûr que l’actuel ministre de la Culture, Aristides Baltas, ait une telle lucidité, ni même les compétences voire la volonté politique d’ouvrir ce chantier, en concertation avec les artistes et les acteurs culturels qui mènent au quotidien ce combat. Il est tellement plus confortable de se servir du pouvoir pour négocier quelques arrangements entre amis, et réserver à quelques privilégiés la part de gâteau qui reste. De la nomination mal préparée de Jan Fabre à celle, précipitée, de Vangelis Theodropoulos, « l’affaire du Festival d’Athènes » est désespérante pour la Grèce, mais elle l’est aussi pour l’Europe (en tout cas cette part d’Europe qui n’est pas celle des technocrates et des politiciens et des clichés caricaturaux qu’ils ont laissé proliférer sur « les Grecs », mais la nôtre, admirative du sens d’humanité, de solidarité et d’hospitalité dont fait part la population grecque à l’égard des réfugiés).

Les artistes grecs, eux, semblent ne pas s’en laisser conter. Réunis en assemblée générale au Théâtre Sfendoni à Athènes, le 2 avril dernier, ils demandaient la double démission de Jan Fabre et de leur ministre de la Culture, Aristides Baltas. Ils ont déjà à moitié gagné la partie, et se retrouvent à nouveau ce mercredi 13 avril. Mais avec ou sans ministre, ils savent qu’au temps de la contestation devra succéder une plateforme de propositions et d’initiatives, pour transformer radicalement la situation de la création artistique en Grèce et ne plus la laisser entre les mains de politiciens incompétents et de leurs hommes (ou femmes) de l’ombre.