<i>Atlas</i>, de François Verret Atlas, de François Verret, © D. R.
Affinités Danse Performance

Cartographie du chaos

Avec la création d’Atlas, François Verret ouvre à Strasbourg le festival Nouvelles.

Par Jean-Marc Adolphe publié le 12 mai 2014

À Strasbourg, Pôle Sud (récemment labellisé centre de développement chorégraphique) n’est pas avare d’aventures exploratrices. A l’occasion du festival Nouvelles, du 15 au 31 mai, il faudra ainsi se munir d’une lampe-torche, sortir de la ville et s’enfoncer en forêt, la nuit tombée. Voilà en tout cas ce à quoi invite Michael Cros, chorégraphe et plasticien-marionnettiste (artiste associé au TJP de Strasbourg) avec Sauvages, installation déambulatoire au générique de laquelle on note des « consultants en animalité ». A Bischwiller, David Rolland déploiera pour sa part ses Lecteurs, et une « journée particulière », le dimanche 25 mai, essaimera performances et interventions (Laurent Pichaud, Dove Allouche, Emmanuel Eggermont, Diogo Pimentao, Fanny de Chaillé et Pierre Alféri…) d’Erstein à Sélestat, en lien avec le Frac Alsace. Un avant-goût d’une extension prévue l’an prochain par Pôle Sud, qui développera sous le titre « Extrapôle » des productions hors les murs et hors territoires habituels. Le ton en est donné dès les premiers jours de cette édition 2014 de Nouvelles, en compagnie de Jozsef Trefeli et Gabor Varga, tous deux issus de la diaspora hongroise (l’un est né en Australie, l’autre dans l’ex-Union soviétique), qui revisitent dans un duo vigoureux les bases de la czardas, cette danse populaire hongroise dont Serge Lifar louait « les coups de talon labourant le sol ». Débarrassant leur interprétation de tout passéisme folklorisant, Jozsef Trefeli et Gabor Varga délimitent l’espace avec un ruban de chantier avant de se lancer dans un jeu virtuose où les percussions corporelles, les torsions, grands sauts et entrelacements de jambes forment le canevas particulièrement dynamique. Déjà accueillis l’an passé pour la soirée d’ouverture de Nouvelles, Jozsef Trefeli et Gabor Varga danseront à nouveau leur duo Jinx 103 le dimanche 18 mai, à 15 h au sein d’un monument historique, le Château de Lichtenberg, puis dans un tout autre cadre à 17 h 30 à Imbsheim, à la ferme Gérard.

 

Extrait de JINX 103 urban contemporary dance project de Jozsef Trefeli et Gabor Varga  

 

Pour autant, le festival Nouvelles ne déserte pas les plateaux, avec Ivanna Müller (Positions), Nicole Seiler (Un acte sérieux), Radhouane El Meddeb, Matias Pilet et Alexandre Fournier (Nos limites), Olga Mesa, Edmond Russo et Shlomi Tuizer et Laurent Chétouane. Atlas, création de François Verret, signe l’ouverture de l’édition 2014, les 15 et 16 mai à Pôle Sud. Entouré d’artistes qui partagent de longue date, pour certains, son univers (les musiciens Jean-Pierre Drouet et Marc Sens, les danseurs Jean-Christophe Paré, Natacha Kouznetsova, Charline Grand et Germana Civera), François Verret entend « "faire signe" de notre désarroi inquiet face au monde comme il va en construisant une sorte d'atlas d’images théâtrales, sonores, filmiques… »

« Si être artiste a encore un sens, c’est de se dédier à ce mouvement d’exploration permanente de l’espace du doute », confiait François Verret à Gwenola David, dans un entretien paru dans Mouvement en juillet 2003. Il s’apprêtait alors à créer Chantier Musil, et ajoutait : « Notre monde n’est pas une page blanche, mais, et c’est bien là le problème, une page saturée de traditions, d’héritages, de prescriptions historiques. Musil a travaillé autour de " l’amorphisme", phénomène qui décrit le fait qu’un être humain est déterminé par son environnement, qu’il intériorise des charges ambiantes, non seulement des prescriptions morales, mais aussi l’architecture, l’univers sonore, etc.. Or la tentative de sonder le réel passe par le questionnement permanent de cet espace commun qu’est celui de la vie sociétale. Au fil de ce travail qui constitue un apprentissage critique, l’évidence d’un champ de possibles émerge à partir de notre perception du réel. »

Chorégraphe de l’intranquillité, François Verret s’est souvent nourri d’œuvres littéraires parmi les plus aigües (Musil, mais aussi Kafka et Melville notamment) pour transposer au plateau une sorte de vivacité inquiète, à l’écoute des stabilités intérieures qui vacillent ou s’effritent, prises dans la tempête du monde . Cartographe du chaos contemporain, il n’a cessé de traquer dans les rebuts du progrès les corps exclus, et à en moduler leurs éclats sombres. Face à la frénésie d’un monde convulsif, encombré par la « marchandise », François Verret a toujours cheminé au bord de la faille, entre éventualité que « ne nous reste plus que le geste de folie  et plasticité d’une lisière où, malgré tout, résiste une capacité à se tenir ».  Depuis Tabula Rasa, en 1980, il a creusé ce sillon insistant, toujours à contre-courant des promesses lénifiantes d’adaptation des corps et des êtres aux injonctions de « l’économie » et de ses vitesses de flux devenues de plus en plus inhumaines.

Pour Atlas, à nouveau des mots sont convoqués, puisés chez Wislawa Scymborska, Heiner Müller, Elfriede Jelinek, Svetlana Alexievitch, ou André Gorz, et qui deviennent source de voix, langues, souffles, sons, silences, et gestes. Ces mots sont, pour François Verret, « d’authentiques partenaires qui traduisent magnifiquement notre remuement intérieur. Ils disent avec une rare précision sensible le trouble qui nous constitue, ils révèlent la profondeur de nos doutes, et mettent à nu, la fêlure, la déchirure qui nous traverse. »

 

Nouvelles danse-performance, du 15 au 31 mai à Strasbourg.